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LE KHECHINISME ALGÉRIEN

by admin

J’ai dit un jour au général Tewfik, patron des Services secrets algériens, au cours d’une discussion remontant à 1994 : « La meilleure manière de garder un secret, c’est de ne pas en avoir ». Il est encore en vie – que je lui souhaite longue et paisible – et se souvient peut-être de cette conversation en tête-à-tête. Sinon, je l’ai rapportée dans un article où je parlais de lui il y a une dizaine d’années.

Il se trouve sur ma page Facebook avec tous mes écrits de 1970 à ce jour dans les deux langues.Pour illustrer le niveau de régression du quotient intellectuel chez nos dirigeants, j’ai un exemple concret.

Il concerne le fait de critiquer ce qui est objectivement et notoirement critiquable dans la gestion des affaires publiques ou nos comportements sociaux. Pour tuer toute forme de liberté de pensée et d’expression dans le pays, ils les ont judiciarisées et criminalisées au motif que l’adversaire (Maroc, France ou Israël) les exploite contre l’Algérie.

Quiconque critique la politique officielle, critiquable comme aucune autre auparavant, en pensant servir l’intérêt du pays est devenu passible de prison ou éligible à la déchéance de nationalité pour « trahison nationale ».

Notre pays étant devenu un « Royaume des aveugles où les borgnes sont rois », nos borgnes pensent que nos adversaires sont aussi aveugles que nous et qu’ils sont par conséquent incapables de les voir et les utiliser sans l’aide de « traîtres de l’intérieur »… Je leur répète mon propos de 1994 au gardien en chef des secrets algériens : « La meilleure manière de cacher ses défauts, c’est de ne pas en avoir »

.Le Code de Hammourabi a mis en place les fondations de la civilisation babylonienne. Le code de Solon a organisé la société athénienne et permis à sa culture de produire Socrate, Platon et Aristote. Confucius enseignait le respect des Anciens et des lois comme fondements de l’ordre et de l’harmonie dans l’empire du Milieu.

C’est sur l’Esprit de Rome que la civilisation romaine s’est édifiée et a duré sept siècles. C’est la «Virtue» que Machiavel, Montesquieu et tous les moralistes ont recommandé de mettre à la base des États pour qu’ils perdurent…

L’ Algérie a eu pour principale source d’inspiration politique Djoha, et comme principale philosophie de la vie le « Khéchinisme » que j’ai défini dans un article paru sous ce titre dans le journal « El-Moudjahid » du 17 octobre 1979 en ces termes :

« Le « khéchinisme » n’est pas une philosophie de l’existence, une certaine idée de l’homme, mais un acharnement, un entêtement à être vaille qui vaille, à tout prix et dans n’importe quel état. Ce n’est pas une saisie du monde, un système établi sur des postulats, mais une aberration, une prodigieuse situation où « rien ne semble défendu, ni permis, ni honnête, ni honteux, ni vrai, ni faux… » Le « kéchinisme » n’est pas une foi, une vérité, mais une ignorance. Ce n’est pas un impératif moral, un état vers lequel on voudrait tendre, mais une incurie, un horrible vécu dans la plus parfaite quiétude.

Enfin, le khéchinisme n’est pas une infection brutale, une inoculation récente, mais un vieux virus, une tare plusieurs fois séculaire. Il n’est cependant pas une fatalité, une seconde nature, un syndrome en perpétuelle action, mais un mal des tristes époques de notre vie nationale, une schizophrénie qui nous saisit aux grands instants de démobilisation, de relâchement, de dégoût de nous-mêmes.Son produit, « l’homo-khechinus », donc aussi bien l’homme que la femme, n’est pas une abstraction, une figure de mots, un fantôme, mais une réalité incommodante, un personnage de l’existence courante, une présence aux multiples formes et aux innombrables sévices. Ce n’est pas l’homme de la rue, l’éternel « autre », la lie au peuple, bref l’être imaginaire que nous évoquons volontiers à la troisième personne du singulier, mais vous, moi, bon nombre d’entre nous.

Il ne s’agit pas d’autre chose que de notre drame, de notre ancestrale « taghenante » (obstination), de notre immémoriale absurdité à nous définir lorsque nous sommes acculés, poussées dans nos derniers retranchements, comme d’indécrottables « khchan-ras » (durs de tête) : intraitables, objecteurs, réfractaires, sans Dieu ni maître… Cette calamité, nous lui devons bien des « indépendances » (ma-tsalich!), bien des irrationalités (ana-hakda!), bien des droits de veto (ma thawasch tafham!), bien des nihilismes (khalliha takhla!)…

Le khéchiniste d’entre nous par excellence, et ce à quelque échelle de la vie sociale que ce soit, c’est celui qui pense avec la plus forte conviction que tout lui est permis, qu’il a tous les droits, que rien ne devrait lui être refusé ; c’est celui qui ne comprend sincèrement pas qu’on veuille le limiter, le restreindre ; c’est celui qui n’admet pas qu’on le conteste, qu’on le discute, qu’on le subordonne à un principe transcendant son moi ; c’est celui qui ne souffre pas qu’on le remette en cause, qu’on le soumette serait-ce au jugement de ses propres engagements, de sa propre image ».

Cet être ignore jusqu’à l’existence de la notion de mérite, ne voit l’absolu nulle part, n’entretient pas l’ombre d’un doute sur sa valeur, ses aptitudes. Il est haineux, susceptible, prétentieux. Il est d’une seule pièce: « Ne m’aime que celui qui m’accepte avec ma morve »(avec ou malgré, je ne sais comment rendre cet « humanisme » honni que des générations entières ont connu et prêché).

L’erreur a chez le khéchinien l’air de la vérité. Il s’est satisfait pour le restant de ses jours de quelques certitudes de l’ignorance glanées tout le long d’une vie fausse et inconsistante qu’il se plaît néanmoins à présenter en exemple dans les cercles où il évolue (où il stagne surtout).

Et ainsi se diffuse-t-il, se propage-t-il, se perpétue-t-il dans une société fondée à l’insu générale sur le culte de la « khchana » (grossièreté) aux sens propre et figuré du terme.

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