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BENNABI, NIETZSCHE ET L’IDÉE DE RENAISSANCE

by admin

A l’entrée de son livre, « Les Conditions de la Renaissance » (1949), Malek Bennabi a mis en « Prologue » un beau poème dans lequel il exprime une perception imagée de la Renaissance.

Le voici :« Compagnon : voici l’heure où le pâle reflet de l’aurore glisse entre les étoiles de l’Orient. Tout ce qui va se réveiller s’agite déjà et frissonne dans l’engourdissement et les oripeaux du sommeil.

Tout à l’heure, l’Astre idéal se lèvera sur ton labeur déjà commencé dans la plaine où repose encore la cité endormie la veille. Les premiers rayons du jour nouveau porteront très loin, plus loin que tes pas, l’ombre de ton geste divin dans la plaine où tu sèmes.

Et la brise qui passe maintenant portera plus loin que ton ombre la semence que ton geste répand.Sème, O ! mon frère le semeur ! pour plus loin que ton étape, dans le sillon qui va loin. Quelques voix appellent déjà ; les voix que ton pas a réveillées dans la cité lorsque tu partais à ton labeur matinal. Ceux qui, à leur tour, se sont réveillés vont te rejoindre tout à l’heure.

Chante ! mon frère le semeur, pour guider de la voix les pas qui viennent dans l’obscurité de l’aurore vers le sillon qui vient de loin.Que ton chant retentisse comme celui des prophètes jadis aux heures propices qui enfantent des civilisations.

Que ton chant retentisse plus fort que le chœur vociférant qui s’est levé là-bas…Car voilà : on installe maintenant à la porte de la cité qui se réveille la foire et ses amusements pour distraire et retenir ceux qui viennent sur tes pas. On a dressé tréteaux et tribunes pour bouffons et saltimbanques afin que le vacarme couvre les accents de ta voix.

On a allumé des lampes mensongères pour masquer le jour qui vient et pour obscurcir ta silhouette dans la plaine où tu vas. On a paré l’idole pour humilier l’idée. Mais l’Astre idéal poursuit son cours inflexible. Il éclairera bientôt le triomphe de l’idée et le déclin des idoles comme jadis … à la Kaaba ».

Ce texte rappelle pour ceux qui connaissent l’œuvre du philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900) le « Prologue » sur lequel s’ouvre son livre « Ainsi parlait Zarathoustra ». Dans ce texte, Bennabi n’est pas seulement proche de Nietzsche par les paraboles et le style, il est lui-même Zarathoustra venant réveiller la cité musulmane endormie.

Le livre du philosophe allemand s’ouvre sur ces lignes : « Je suis las de ma sagesse, comme l’abeille qui a butiné trop de miel… »La préface des Mémoires inédits de Malek Bennabi commence par ces lignes : « J’ai vu trop de choses depuis vingt ans ! J’en suis gorgé comme l’abeille de son miel quand elle a trop butiné… ».

Retiré dans les montagnes à l’âge de trente ans, Zarathoustra connaît l’illumination après dix ans de retraite. Il se lève un matin, invoquant le « Grand Astre » et lui annonce son désir d’aller prêcher aux hommes l’« Éternel retour ». Ayant rencontré aux abords de la ville la foule distraite par les jeux de la foire, il l’apostrophe : « Je vous le dis : vous portez encore du chaos en vous… Le moment est venu que l’homme se fixe son but. Le moment est venu pour l’homme de planter le germe de son espoir le plus haut…».

L’homme musulman décadent que Bennabi veut réformer, c’est l’homme déclinant que Nietzsche veut réveiller : « Je veux apprendre aux hommes le sens de leur existence qui est le surhomme » écrit-il. Mais la foule le raille et se détourne de lui. Déçu, Zarathoustra quitte la ville et va se réfugier dans une forêt. En se réveillant le lendemain, il a changé de résolution:

« Ce n’est pas à la foule que Zarathoustra doit parler mais à des compagnons… Des compagnons qui puissent moissonner avec lui, car chez lui tout est prêt pour la récolte… Entre l’aurore et l’aurore suivante, une vérité nouvelle m’est venue… Je ne veux plus désormais parler à la foule… C’est au créateur, au moissonneur que je veux me joindre…. ».Dans le chant, Bennabi s’adresse dans un style exalté à un compagnon, le « Semeur », qu’il exhorte à planter le germe de la Renaissance (Nahda).

Dans le livre de Nietzsche, Zarathoustra retourne à sa montagne et à sa solitude, « attendant tel un semeur qui a répandu sa semence… Son âme se remplit d’impatience et d’avidité pour ceux qu’il aimait : car il avait encore beaucoup à leur donner ».

Mais un matin, il se réveille sur un rêve où il avait reçu un avertissement : ses ennemis ont détourné et travesti son message.La « nouvelle volonté » dont Nietzsche souhaite voir ses contemporains animés correspond à la « volonté de civilisation » que Bennabi cherche à insuffler aux siens en leur proposant des valeurs nouvelles :

l’efficacité, le sens collectif, la civilisation…Dans le livre de Nietzsche, comme dans « Les conditions de la renaissance », le « Prologue » est suivi de « discours » sur l’ « Éternel retour », autre désignation de ce que Bennabi appelle les « cycles de civilisation », cette succession infinie de départs et de retours dansl’histoire, d’apogées et de périgées des nations, de grandeur et de décadence pour les peuples….

L’idée d’ « Éternel retour » est le produit de l’influence exercée sur Nietzsche par un autre philosophe allemand, Goethe, qu’il revendique d’ailleurs comme l’un de ses « ancêtres ».

Chez Goethe, l’idée d’Éternel retour est exprimée par la « loi de la systole-diastole » qui commande le fonctionnement de la Création, comme elle régit les mouvements du cœur (contraction, décontraction).

Goethe est aussi l’inventeur de la notion de « surhomme » (Ubermensch). On a dit que « Zarathoustra » de Nietzsche était le fils du « Faust » de Goethe. Nietzsche et Bennabi ont en commun d’avoir été des penseurs qui ont révéré la transcendance, le dépassement de l’horizon borné, le « surhomme »…

Tous deux ont porté un immense dégoût de la petitesse, du déclin, de l’absence de volonté civilisationnelle, tous deux ont dénoncé la décadence incarnée chez l’un par le « philistin de la culture » et chez l’autre par le « post-almohadien », tous deux ont raisonné en termes de civilisation, tous deux sont à la fois d’implacables procureurs et de tendres poètes.

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