Le 4 janvier 2016 je publiai dans « Le soir d’Algérie » une tribune intitulée « ET SI TOUTE L’ALGÉRIE AVAIT ÉTÉ LA KABYLIE ? ». Aït Ahmed venait d’être inhumé à Aïn-al-Hammam…
Après avoir noté que « l’exemple nous vient souvent de cette Kabylie qui nous donne périodiquement des leçons à méditer profondément », j’avais conclu mon écrit par cette phrase : « Si toute l’Algérie avait été la Kabylie, combien resterait-il à vivre au pouvoir ? ». Trois ans plus tard éclatait le « Hirak » qui arracha la tête du « système » mais laissa le corps intact.
Profitant d’une accalmie due au Covid 19, le corps se dota en un an d’une nouvelle tête civile, d’une nouvelle tête militaire, d’une nouvelle Constitution et d’un parlement préfabriqué… Plus grave encore, la région centrale du pays, la Kabylie allait se retrouver en apesanteur, sans orbite, sans amarres avec l’Algérie.
Si le pouvoir est incapable de comprendre qu’il est en train de détacher en pointillés la Kabylie, qu’il va l’acculer à la sécession à long terme, il faut lui faire un dessin : l’Algérie sans la Kabylie est apparue clairement à la vue…
Le « Hirak » a aboli dès le premier jour les clivages ethniques et politiques entre Algériens et montré de manière éclatante leur désir de vivre ensemble, leur unité et leur aspiration à une Algérie moderne, démocratique et sociale…
La notion d’ostracisme est apparue dans la Grèce antique il y a vingt-cinq siècles, et désignait le vote populaire par lequel les citoyens pouvaient bannir les hommes politiques tentés par le pouvoir tyrannique.
Dans l’Algérie d’aujourd’hui, c’est le contraire qui arrive : quelques hommes de pouvoir peuvent décider de bannir de la vie politique une région de plusieurs millions d’habitants.Je repose ma question de janvier 2016 en la pointant sur la conscience algérienne…
La réponse est entre vos mains, Algériens et Algériennes des autres régions et de tous bords politiques et idéologiques. La Kabylie a fait ce qu’elle devait faire, c’est-à-dire aller jusqu’au bout de son engagement dans le « Hirak » pour une Algérie unitaire et meilleure.
A vous de voir ce que vous devez faire pour qu’elle soit aujourd’hui l’incarnation de toute l’Algérie et éviter ainsi son exclusion de l’ensemble national. Il ne faut pas laisser le pouvoir la chasser de la Constitution, du Parlement et de la gestion de ses collectivités locales.
Il ne faut pas la livrer à un face-à-face extrêmement dangereux pour l’avenir du pays. Nous devons, d’une frontière à l’autre du pays, refuser l’idée que l’Algérie puisse se retrouver un jour dans une guerre de sécession.
Que vont être obligées de penser les forces vives de la Kabylie, ses figures politiques, intellectuelles et artistiques, ses centaines d’associations actives dans la région et la diaspora ?
Quelle sera leur réaction collective quand ils seront tous gagnés par le sentiment d’avoir été chassés de la vie du pays parce qu’ils ont manifesté aux côtés de leurs concitoyens pour la réalisation des idéaux de la Révolution du 1er Novembre 1954 ?
Ils se replieront sur eux-mêmes, chercheront à s’organiser avec leurs propres moyens, rêveront d’un autre avenir et voudront le construire comme alternative au sort que leur aura fait le pouvoir.
Une conscience nouvelle apparaîtra et se développera en eux au fil des mois et des ans, donnant à penser à chaque Kabyle de Kabylie, du reste du pays et de la diaspora, qu’il n’est pas concerné par les lois votées par une Assemblée nationale qui ne le représente pas.
Il ne leur restera de liens officiels avec l’Algérie que la présence des forces de l’ordre en qui ils finiront par voir des geôliers.
Ce n’est pas l’attitude du pouvoir envers eux qui les touchera le plus, ils connaissent sa cruauté pour l’avoir déjà subie, et savent de quoi il est capable pour maintenir le pays à sa botte.
Ce qui les décevrait, les blesserait, les désespérerait, c’est l’indifférence de leurs compatriotes des autres wilayas, leur lâchage, leur désolidarisation…Il ne faut pas regarder les choses avec les yeux de maintenant, mais de demain et d’après-demain, des temps de crise à venir car l’Algérie va trembler sur ses fondements dans les prochaines années…
Elle ne trouvera autour d’elle que des ennemis prêts à la dépecer, on retournera contre elle les principes qu’elle a défendus (autodétermination des peuples, respect des minorités) et lui imposera ceux qu’elle déteste (droit d’ingérence, droits de l’homme,Accords d’Abraham). (LEMATINDALGERIE.COM 8 avril 2021)
