A l’heure où l’Algérie se dote d’une loi criminalisant la colonisation française, il importe de savoir que celle-ci n’était pas que militaire et économique. Elle était aussi idéologique, et ses effets dans ce domaine ne se sont pas éteints avec l’indépendance. De grandes figures intellectuelles et spirituelles françaises ont été les opérateurs occultes de cette lutte idéologique.
A leur tête, l’orientaliste arabisant issu de la communauté du renseignement et du clergé, Louis Massignon (1883-1962), dont le nom, chose ahurissante, a été gravé pour l’éternité dans la « La Plateforme de la Soummam ». De la fin de la première guerre mondiale à sa mort, il a joué un rôle capital dans la politique de la France dans les pays musulmans. Il a fait partie de la mission Sykes-Picot qui a morcelé l’empire ottoman.
Entre 1917 et 1919, il était officier-adjoint auprès du Haut commissaire de France en Syrie et Palestine. Avec Lawrence d’Arabie, il a été adjoint militaire de l’Émir Fayçal pendant la fameuse « Révolte arabe ». Il a fait partie de nombreuses commissions interministérielles chargées des affaires algériennes (préparation du centenaire de l’Algérie, Statut algérien de 1947, Révolution du 1er novembre 1954…)..
Au Maroc, il a été à l’origine de la prise du « Dahir berbère » en 1930.. Dans un texte consacré au Père de Foucauld qui avait le même profil que lui, c’est-à-dire officier du renseignement et missionnaire religieux, qui a été tué par les Touaregs en 1916 à Tamanrasset, Massignon écrit : « Par le détour des Berbères mal arabisés, on croyait à cette époque à une politique « berbère » pour vaincre l’islam.
J’avais écrit à de Foucauld mes espoirs dans une prochaine conquête du Maroc par les armes et il m’avait répondu approbativement (1906)… Il avait pris l’engagement de ne jamais avoir d’armes dans sa cellule d’ermite à Tamanrasset.
Il transforma les derniers mois de 1916 son « borj » en arsenal d’armes à la demande du général Laperrine » ( « Foucauld au désert devant le Dieu d’Abraham, Agar et Ismael » (1960), « Opera Minora », T.3). Le Père de Foucauld a été béatifié par le Vatican en 2005.
Dans un texte de 1930, Massignon décrit l’intérêt qu’il porte aux étudiants algériens, dont Hamouda Ben Saï et Bennabi, dont j’ai déjà parlé : « Il existe à Paris une petite colonie universitaire de musulmans algériens digne d’intérêt. Nous possédons à Paris même les éléments de ce que sera d’ici à vingt ans l’Algérie musulmane. C’est donc de Paris même que la France agit sur elle ».
Sur la manipulation du maraboutisme en Algérie il écrit : « Nous avons, pour les élections (municipales et législatives) en Algérie, recours à l’influence des zaouïas sur la masse des électeurs illettrés. Cette politique de corruption est publique… Il y a un moyen pour les musulmans d’être lavés de leurs péchés, c’est d’aller à la Mecque. Nous leurs payons le voyage. Ils rempliront leurs devoirs coraniques et nous reviendront la conscience blanche comme neige. Ils pourront recommencer à notre service » (« Les résultats sociaux de notre politique indigène en Algérie » (1930), « Opera Minora », T.3).
En 1949, après une rencontre avec le Pape, Massignon est autorisé à créer un « Ordre religieux grec-catholique uni à Rome ». En 1953, il fonde le « Comité d’Entente France-Islam » auquel a appartenu Bennabi un moment. En novembre 1954 il est à Alger avec le commandant Vincent Monteil pour conseiller le gouverneur général d’Algérie sur la conduite à tenir face à la Révolution algérienne qui venait d’éclater.
Les Algériens établis en France étaient tous fichés, contrôlés et suivis par de nombreux services que supervisait Louis Massignon. Il est spécialement attentif à la communauté kabyle, écrivant : « 120.000 Kabyles algériens pour toute la France ; graduellement dépassés par deux autres groupes : les Chleuhs marocains (9000) et les Arabes de Bou-Saâda, M’sila, Biskra et Laghouat (8000), plus sérieux et plus travailleurs. Sur ces 120.000, 60.000 au moins vivent à Paris… Il n’y en a que 20 qui ont amené leur femme kabyle, 700 ont épousé légalement une française, 5000 vivent maritalement avec une française».
Il fait établir des cartes de répartition des Kabyles en France et dit : « Nous les avons établies grâce à une enquête menée entre décembre 1929 et janvier 1930, enquête où Mr. Adolphe Gerolami, directeur de l’Office des Affaires Indigènes Nord-africaines, qui a organisé les foyers, dispensaires et bureaux de placement nord-africains, et nous a permis de recourir à ses services d’investigation… Nous nous sommes efforcés de remonter jusqu’aux cellules organiques de la société kabyle, c’est-à-dire aux douars et groupes de douars (tribus), afin de déceler les survivances de l’ancien esprit de « çoff »…» ( « Cartes de répartition des Kabyles dans la région parisienne », 1930, « Opera Minora », T.3 ).
Suivent des statistiques précises sur les emplois qu’ils occupent en région parisienne : « Secteur de l’Automobile : Citroën, 7000 employés (Levalois, Clichy, Saint-Ouen, Javal), provenant de douars divers. Renault-Billancourt, 2760 employés provenant surtout de Drâa al-Mizan. Laveurs de voitures à la « Compagnie des autos de place », 2500 employés, venant surtout de Fort-National. « Secteur de la Métallurgie : « Société française des métaux et alliages blancs ». « Métallurgie franco-belge », 510 employés venant de Guergour et Michelet. « Ateliers Le Coq Gaulois », « Raffinerie Lebaudy », « Usines à gaz » … »
Il poursuit avec ces observations : « L’européanisation du costume (casquette) et des repas (vin) est rapide. On a signalé en 1928 des tendances communistes chez les gens des douars Boni et Moka (Akbou). Les gens du haut Sébaou logent chez des restaurateurs-logeurs de leurs propres douars, tandis que ceux de Fort National refusent de le faire : ces deux groupes sont d’ailleurs en mauvais termes. Les gens du haut Sébaou sont affiliés à des zaouïas. Celle des Rahmaniya est paisible… »
Les éléments rapportés ici, à titre illustratif, ne sont qu’un très bref aperçu de la lutte idéologique menée en Algérie sous la colonisation..
