On n’en connaît pour le moment qu’une seule, la plus spectaculaire et la plus inattendue : celle de ne pas être enterré au carré officiel du cimetière de Dar-Al-Alia, où reposent sans exception, tous les chefs d’État qu’a eus l’Algérie indépendante.
Cette dernière volonté est nécessairement liée à d’autres, celles qui l’ont motivée et que, faute de les connaître, on est obligé de les chercher ou de les deviner. Pourquoi ce dernier vœu formulé par un condamné à mort du fait de sa maladie? Quel message voulait laisser Zéroual après lui ?Celui de ne pas être l’un des occupants du carré officiel de Dar al-Alia? De choisir l’anonymat, l’oubli fatal et l’effacement des mémoires, plutôt que de passer aux yeux de la postérité pour un des leurs?Pourtant, le lieu accueille d’autres personnalités que les chefs d’État parmi lesquelles l’Émir Abdelkader et quelques « Historiques » de la Révolution du 1er novembre 1954.
Par crainte d’aller à la rencontre de Dieu en prenant son envol d’Al-Alia comme si le lieu était devenu suspect, impur ?Cela signifierait qu’il a jugé qu’Al-Alia ne lui garantirait pas le repos éternel et qu’il valait mieux prendre place parmi les gens peuplant le cimetière de sa ville natale qu’il a choisi pour dernière demeure.
Qui peut répondre à ces questions troublantes, désarçonnantes, ou proposer une explication crédible à ce qui est indéniablement un pied de nez aux traditions sacrées du pouvoir algérien, un affront, un reniement public de ses symboles, un faux-bond de dernière minute.
Certes, Hocine Ait Ahmed a précédé Zéroual dans ce refus il y a dix ans, mais lui a toujours été un opposant au « système ». C’était dans la logique de sa courbe de vie et personne n’en a été étonné.
Non seulement il a refusé cet « honneur » qui était pour lui un déshonneur, mais la Kabylie a empêché la délégation dépêchée par le pouvoir (Bensalah, président du Sénat et Sellal, premier Ministre) d’accéder aux lieux de l’inhumation. Dans le cas de Zéroual nul, en dehors du cercle de ses proches, ne s’y attendait.
J’ai un peu connu l’homme, mais je n’ai pas d’explication à cette plus importante décision de sa vie après celle de rejoindre les rangs de la lutte de libération alors qu’il entrait à peine dans l’adolescence.
Y a-t-il vu la mère des démissions renforcée par une puissante volonté d’auto-absolution parce qu’il s’est laissé prendre dans des jeux de pouvoir parfois immondes et même sanglants ? Il lui est arrivé de quitter le pouvoir et d’y revenir quelque temps plus tard à un titre ou un autre.
Cette fois, il l’a fait dans le cadre d’un solde de tout compte définitif : quitter la vie, les honneurs, l’histoire et disperser d’un coup de pied le « Aârjoun de dattes » commandé pour la circonstance.
La réponse gît quelque part dans le tréfonds de sa psychologie car l’homme était ombrageux, prompt aux ruptures et au retrait dans un « Ghadab » durable pour une contrariété qui lui aurait semblé le viser dans sa dignité.
Oui, comme Boumedienne, il cultivait la « mémoire des offenses » illustrée par la sagesse populaire française exprimée dans l’histoire de la « mule du Pape qui garde sept ans son coup de pied ».
C’est dans cet asile sûr, dans cette citadelle imprenable, ce sanctuaire, que Zéroual s’est toujours senti en sécurité, protégé des atteintes morales à son imago (l’idée qu’il a de lui-même) et des outrages à sa fierté chaouie.
