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LA LÉGENDE DU PALESTINIEN ERRANT ‎

by admin

Le choix du nom d’Abraham pour placer l’Accord Israélo-Emirati et ceux qui le suivront sous les bons ‎augures de l’Histoire en le faisant passer comme une lettre à la poste dans le système mental des ‎peuples arabo-musulmans, procède d’une bonne connaissance de la psychologie des foules.

Sachant l’ultra-sensibilité de ces peuples aux stimuli religieux, les auteurs du choix les préparent de la ‎sorte à un discours destiné à les rallier à l’idée que l’alliance avec Israël est la meilleure assurance-vie ‎pour leurs pays, et que c’est le seul moyen disponible et disposé à contrer militairement ‎l’expansionnisme iranien.


L’unique clause de cet Accord révélée le jour même de son annonce est celle en rapport justement ‎avec cette ultra-sensibilité : tout musulman désireux de visiter le troisième lieu saint de l’islam (al-‎Qods) avant de quitter ce monde pour aller au paradis pourra bientôt le faire à partir des Emirats. Avec ‎cette clause, l’implant est posé.‎

C’est le premier message de la « com » destinée à accompagner, comme une musique de film, les ‎péripéties de l’« Acccord Abraham » et les retombées financières de l’explosion de l’industrie du ‎tourisme religieux qui va s’ensuivre dans les des deux pays. Les ulémas de service ne tarderont pas à ‎entonner les airs de joie des retrouvailles des trois religions autour de la symbolique abrahamique.‎

La Palestine ayant été le point de départ ou d’arrivée des trois religions monothéistes, elle a été choisie ‎pour mettre en orbite un mythe fondateur de la fraternité abrahamique qui va réunir Juifs, Chrétiens ‎et Sunnites dont elle formerait une seule parentèle, avant d’ouvrir aux autres peuples l’ère adamique.

La stratégie concoctée par les Américains, les Israéliens et les Arabes du Golfe vaut à court et moyen ‎terme, mais que deviendra-t-elle le jour où elle aura rempli ses objectifs, c’est-à-dire faire tomber le ‎régime théocratique iranien et le remplacer par une démocratie ? ‎

La realpolitik qui anime présentement les pays du Golfe pourrait devenir celle du nouvel Iran et ‎l’amener à « normaliser » à son tour ses relations avec l’Amérique et Israël. Qu’en découlera-t-il ? Ça ‎dépend pour qui. ‎

Pour Israël, habitué à projeter des plans sur des millénaires et non à tirer des plans sur la comète ‎comme les Arabes et les Iraniens, elle sera toujours bonne car rien, à perte de vue, ne se profile à ‎l’horizon qui soit capable de réconcilier les sunnites et les chiites dont la haine réciproque est aussi ‎âgée que l’islam censé en avoir fait des frères.

Aussi voudra-t-il les garder tous les deux et rester le ‎fidèle allié de chacun sur la base de principes vieux comme le monde : « Diviser pour régner » et ‎‎« L’ennemi de mon ennemi est mon ami ».‎

Pour les Arabes, par contre, il est à craindre que l’algèbre n’ait raison aussi en géopolitique : plus par ‎moins, ou moins par plus, donne toujours moins, c’est-à-dire un résultat négatif dans les deux cas.‎

Il faut se rappeler que les Juifs vivaient en grand nombre dans l’ancienne Perse et l’ancienne Arabie (y ‎compris à la Mecque et surtout à Médine). Ils avaient de très bonnes relations avec le shah et ‎cherchent à les rétablir avec l’actuel régime, s’il est intéressé, ou avec le prochain. A l’instar de la ‎Turquie de Mustapha Kamel Ataturk le laïc et du Pacha Erdogan l’islamiste. ‎

Les Palestiniens, quant à eux, peuvent attendre encore quelques décennies, siècles ou millénaires. Ils ‎devraient d’ailleurs en profiter, plutôt que de passer leur temps à bricoler des projectiles à jeter sur les ‎Israéliens en attendant de Dieu la victoire, pour ouvrir une réflexion de fond sur ce qui a fait la ‎supériorité des Israéliens sur eux et sur l’ensemble du monde arabo-musulman.

Ils devraient apprendre de leur longue expérience de peuple sans terre, et un tour du monde chez les ‎autres nations les auréolerait à leur tour d’une légende du « Palestinien errant », à condition qu’elle ait ‎été couronnée par une moisson de prix Nobel équivalente qui imposerait définitivement au monde ‎leur respect.‎

En mars 2006, j’écrivais en conclusion à mon livre « L’islam sans l’islamisme » :

‎« L’actualité mondiale est dominée en ce début d’année par les remous qui agitent le monde ‎musulman : affrontements sanglants entre chiites et sunnites en Irak, images télévisées ‎montrant des foules musulmanes défilant dans les rues pour dénoncer les caricatures du ‎Prophète, interrogations soulevées par la victoire électorale de Hamas en Palestine, déclaration ‎d’officiels iraniens faisant savoir qu’en cas d’agression contre leurs installations nucléaires ils ‎perturberaient le marché pétrolier et utiliseraient leurs missiles de longue portée, pressions sur ‎la Syrie, refus du Hezbollah libanais de renoncer à ses moyens militaires, dopage moral du ‎mouvement islamiste embusqué dans les pays arabo-musulmans dans l’attente d’élections ‎régulières qui lui donneraient imparablement la victoire…

Ces évènements sont-ils les signes patents d’une « renaissance », ou une fois encore la ‎désolante étendue séparant « l’infini du désir » du « très fini de la réalité » dont parle ‎Nietzsche ? Annoncent-ils un islam en symbiose avec le monde, ou les signes avant-coureurs ‎d’un affrontement généralisé entre lui et l’Occident ?

Les musulmans doivent prendre conscience que leurs faiblesses sont en eux et qu’ils ne les ‎surmonteront que par une profonde et réelle réforme intellectuelle et politique. Ce dont ils ‎manquent avant tout, c’est d’une très forte résolution d’être, d’une puissante détermination à ‎devenir quelque chose qui compte, d’une volonté civilisationnelle comme celle qu’affichent ‎avec intelligence le Japon, la Chine et l’Inde. C’est cette volonté qui, lorsqu’elle repose sur la ‎légitimité politique, le consensus social et des méthodes rationnelles, est à la base du succès.

Au lieu de se cacher à tout propos derrière Dieu, ou de l’impliquer dans leurs maladresses et ‎leurs erreurs de jugement selon le modus operandi de la pensée traditionnelle, au lieu de ‎déverser leurs émotions et leurs impuissantes colères sur les plateaux de télévision ou de ‎chauffer à blanc les foules par les procédés habituels de la « boulitique », les musulmans en ‎général et les Arabes en particulier devraient se dépêcher d’engager ces réformes qui feraient ‎enfin d’eux ici-bas des nations respectables à tout point de vue. Et ces réformes ne doivent pas ‎consister à passer des pratiques despotiques tramées dans le secret des palais, à l’ « anarchie ‎hurlante de la rue » (p. 526-527)‎

Qu’est-ce qui a changé depuis ?‎

14 Août 2020

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