Jean-Pierre Claris de Florian, écrivain français du 18e siècle, est l’auteur d’une fable célèbre intitulée « L’aveugle et le paralytique ».
Il n’a pas attendu la fin de l’histoire pour nous livrer sa morale, il nous la donne dès les premières lignes : « Aidons-nous mutuellement, la charge des malheurs en sera plus légère… » Écrite dans un style amusant, l’histoire serait d’origine chinoise et son rapporteur Confucius lui-même.
Voici cette fable : « Dans une ville de l’Asie il existait deux malheureux, l’un perclus, l’autre aveugle, et pauvres tous les deux. Ils demandaient au Ciel de terminer leur vie ; mais leurs cris étaient superflus ; ils ne pouvaient mourir.
Notre paralytique, couché sur un grabat dans la place publique, souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus. L’aveugle, à qui tout pouvait nuire, était sans guide, sans soutien, sans avoir même un pauvre chien pour l’aimer et le conduire.
Un certain jour il arriva que l’aveugle à tâtons, au détour d’une rue, près du malade se trouva ; il entendit ses cris, son âme en fut émue. Il n’est tel que les malheureux pour se plaindre les uns les autres :
– J’ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres ; unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux » – Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère, que je ne puis faire un seul pas ; vous-même vous n’y voyez pas : à quoi nous servirait d’unir notre misère ? »- À quoi ? répond l’aveugle :
Écoutez, à nous deux nous possédons le bien à chacun nécessaire ; j’ai des jambes et vous des yeux. Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide ; vos yeux dirigeront mes pas mal assurés, mes jambes à leur tour iront où vous voudrez ; ainsi, sans que jamais notre amitié décide qui de nous remplit le plus utile emploi, je marcherai pour vous, vous verrez pour moi ».
A contresens de cette fable et de la culture sociale qu’elle met en relief, nous trouvons dans notre fonds mental, nous autres Maghrébins, une forte tendance au nihilisme capable de nous faire renoncer à des intérêts vitaux pour satisfaire aux jouissances de la jalousie ou d’une vengeance.
Cette disposition est attestée par l’existence dans notre fonds mental d’une historiette selon laquelle le Bon Dieu s’adresse un jour à un groupe d’êtres humains et leur dit : « Aujourd’hui, il vous est accordé la grâce de demander ce que vous voulez de moi; mais sachez que tout ce que j’accorderais à l’un, je le donnerai en double à son voisin ».
Chacun des membres du groupe y va de son désir, qui du savoir, qui une maison, qui une voiture de luxe, qui une somme d’argent.
Seuls l’Algérien et le Marocain tardent à se décider. Après avoir fait défiler dans leurs têtes le film de leurs relations le premier répond « Seigneur, crevez-moi un œil ! » et le second, lui emboîtant le pas : « Seigneur, coupez-moi une jambe! ».
La sagesse de la morale asiatique était connue des deux frères et a souvent été pratiquée par eux dans le passé, mais elle a commencé à disparaître de leurs rapports à partir de 1975. Depuis, ils se consolent de leurs problèmes mutuels en voyant l’autre endurer de plus grands ou en cherchant comment lui en occasionner d’autres.
Ils n’utilisent pas leurs forces à s’entraider, mais à se contrecarrer. Il ne leur vient plus à l’esprit qu’en unissant leurs moyens, il pourrait en sortir un grand bien pour les deux.
Nul doute que si les deux personnages de la fable avaient été ce Marocain et cet Algérien, ils n’auraient pas réfléchi à s’associer pour tirer avantage de leurs handicaps mutuels mais, au contraire, n’auraient eu de cesse de s’affronter dans d’ahurissants combats de coqs jusqu’à ce que l’un ait chassé l’autre de l’endroit.
Le lendemain du vote du Conseil de sécurité de la Résolution 2729 qui donnait un an aux parties au conflit pour résoudre le problème du Sahara occidental, le roi du Maroc a pris la décision de proclamer la date du 31 octobre « Fête nationale de la réunification », pour signifier que pour lui le problème était définitivement réglé, gagné et célébré à l’instar de la fête du Trône ou de l’indépendance.
Dès lors, le délai d’un an donné par l’ONU pour de nouvelles négociations n’a plus aucun sens et le problème du Sahara occidental se termine apparemment comme il a commencé : par un fait accompli marocain.
Un de plus dans une longue série où il n’y a pas une seule idée commune, une seule décision consensuelle en dehors du cessez-le-feu de 1991. Mais, à mon avis, ce n’est pas comme ça qu’il se terminera.
