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BENNABI DANS LA CHAÎNE DES PENSEURS MONDIAUX

by admin

Médiateur entre la civilisation de l’islam et celle de l’Occident, entre l’islam et l’hindouisme, Malek Bennabi est de tous les penseurs musulmans des deux derniers siècles, celui qui a proposé la vision de l’islam la plus compatible avec le sens de l’Histoire.Il le savait tranquillement, lui qui écrivait dans une note du 25 octobre 1959 : « Mes idées représentent un effort d’adaptation de la pensée islamique au monde moderne.

Je pense que dans cette voie, personne n’a fait quelque chose avant moi».Si, par l’âme, il était un musulman de la plus belle trempe, il était par la raison, l’esprit le plus rationnel que le monde musulman post-almohadien ait connu.Lui-même n’aimait se définir que comme un « honnête homme » dans le sens que donnaient à ce mot les Français du siècle des Lumières.

Son œuvre est originale par l’esprit méthodique qui la caractérise, par le style clair et dépouillé qui lui donne une fraîcheur cristalline, par son net penchant pour la démonstration et la pédagogie, par ses vues annonciatrices des lignes d’évolution du monde, et surtout par son infini humanisme.Il ne faut pas s’attendre en parcourant sa pensée à des audaces iconoclastes :

il n’est pas venu réformer l’islam, mais révolutionner la « culture musulmane », l’esprit et la vision du monde véhiculés par cette culture. Ce faisant, il a brisé maints tabous et « dé-canonisé » l’histoire du monde musulman, telle qu’elle a été présentée par la pensée traditionnelle.

Il n’a pas proposé un schéma de reconstruction du monde musulman ou un prototype de l’homme musulman, mais leur a indiqué des voies et une finalité.Il attendait du contact avec le monde moderne une étincelle qui déclencherait un processus d’illumination, de renaissance intellectuelle, de re-motivation historique qui animerait les corps et les âmes apathiques des musulmans, confinés dans une application littérale et individualiste des rites de l’islam, et ignorant leur rôle et leurs devoirs à l’égard du monde.

Il se distingue des historiens des civilisations comme l’Allemand Oswald Spengler, le, Britannique Arnold Toynbee, le Français Fernand Braudel ou le Franco-roumain Neagu Djuvara par le fait qu’il est mû, non pas par la simple curiosité de comprendre l’histoire, mais par la volonté de comprendre une situation historique donnée en vue de la changer.

Ses livres ont été publiés sous un titre générique : « Problèmes de civilisation ». Il était plus proche de Jung et de son « énergie vitale » que de Freud et de sa « libido » ; il était plus en phase avec la spiritualité de Keyserling qu’avec le déterminisme de Spengler.

A la philosophie vitaliste, il a ajouté la psychologie énergétique : la civilisation est une grande machinerie et la religion un gigantesque accumulateur de courant.Il se serait reconnu plus volontiers dans Confucius que dans Lao Tseu, dans Socrate que dans Bouddha.

On peut aussi le ranger dans la catégorie de ces philosophes qui, ulcérés par l’état de leur nation et de leur culture, comme Nietzsche, Khalil Djibran ou José Ortéga Y Gasset dont les écrits étaient de violentes imprécations contre leurs contemporains.

Écrivain engagé, on peut lui trouver des homologies avec Aimé Césaire, Tibor Mende, René Dumont, Josué de Castro, auteurs souvent cités par lui.

A l’instar des grands éducateurs de l’humanité, il a prêché et enseigné le Bien chez lui, dehors, à l’étranger, partout où la parole lui fut proposée.

Seul dans la mêlée de son temps, à nul autre pareil dans son aire culturelle, indifférent aux récompenses qu’on lui faisait miroiter en échange de son « encanaillement », il assuma sa condition jusqu’au bout.

Dans « Le gai savoir » Nietzsche a écrit : « Ce n’est qu’après la mort que nous parvenons à notre vie et devenons vivants, oh très vivants ! nous autres hommes posthumes ».

Il n’y a aucun doute que Nietzsche vit toujours, plus vivant que jamais, dans toutes les universités et les littératures du monde. Peut-on en dire autant de Bennabi ? A la différence de Nietzsche, esprit puissant apparu au XIXè siècle dans une Europe ascendante et une Allemagne réunie qui ont toujours honoré leur élite et porté leurs penseurs sur les fonts baptismaux, lui, est né dans un pays colonisé et fut tout de suite perçu comme un danger aussi bien par ses adversaires que par les siens, même si les raisons différaient des uns aux autres.

En 1984, le président Chadli Bendjedid lui a décerné à titre posthume la médaille de l’Ordre National du Mérite en même temps qu’une centaine d’autres personnalités algériennes dont Ferhat Abbas qui décédera un an plus tard .

A la veille de sa mort (le 24 décembre 1985) il avait confié avec une insondable amertume à ses proches : « Mes adversaires français ont eu plus de respect pour moi que mes compatriotes ».Dans l’article que lui avait consacré « Jeune Afrique », on peut lire : « La vieillesse n’était pour lui que le pire des exils. Ses dernières années furent presque des années de supplice. Il se rongeait. Il appelait de ses vœux le grand repos ».

j’ai eu l’honneur de lui rendre visite à son domicile à Kouba quelques semaines auparavant, et de discuter longuement avec lui. Il suivait les articles que je publiais entre octobre et décembre 1985, période où se préparait la deuxième « Charte nationale ». C’est un honnête homme que j’écoutais, assis dans un fauteuil roulant, les jambes cachées sous une couverture et sa femme, debout derrière lui, veillant à ses moindres besoins.

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