A toutes les époques de l’histoire humaine il a existé des éducateurs sociaux qui ont éclairé leurs peuples et les ont préparés à devenir des civilisations, des nations, des sociétés et des citoyens.
Quels ont été nos éducateurs tout au long de notre itinéraire dans l’Histoire ? Il n’y en a presque pas, et j’ai consacré quelques enregistrements et écrits à faire connaître certains d’entre eux : Ben Badis, Ferhat Abbas, al-Hammamy, Bennabi, Bensaï,Tazerout…Il leur est reproché de n’avoir pas pris le fusil, ni tiré sur l’ennemi.
Pas plus que l’écrasante majorité de ceux qui ont dirigé la Révolution et le pays depuis l’indépendance. Ce qui les différencie des derniers, c’est qu’ils ont pris la plume du début à la fin de leur vie et pour la gloire de la pensée algérienne.
Mohand Tazerout a publié en 1943 à Paris « Les éducateurs sociaux de l’Allemagne moderne », et en 1946 « Critique de l’éducation allemande : de Kant à Hitler ». Il est aussi l’auteur d’une série intitulée « Au congrès des civilisés » en plusieurs volumes, mais l’Algérie indépendante n’avait pas encore vu le jour.
Après l’indépendance, personne n’a jugé utile de l’inviter à rentrer au pays pour le baigner de ses lumières. Il gît à Tanger comme Mohamed Arkoun qui a été chassé de son pays par un « alem » étranger.Ghandi disait dans les années 1930 à son peuple : « Tant qu’un passant risque de recevoir un crachat d’un balcon, l’Inde ne mérite pas l’indépendance ».
Malek Bennabi rapporte dans « Les conditions de la renaissance » cette déclaration d’un intellectuel algérien « progressiste »dans les années 1940 : « Nous voulons notre indépendance même avec notre crasse ! ».
La distance entre le bon sens qui caractérisait le premier et le « patriotardisme » du second est celle-là même qui existe aujourd’hui entre l’Inde et l’Algérie.Nous n’avons pas été préparés à l’indépendance, même si les « dirigeants », eux, s’y sont préparés loin de la répression des forces coloniales.
Ils étaient instructeurs militaires ou commissaires politiques chargés d’ « expliquer » la Révolution » aux autres. Aucune révolution ne s’est faite sans projection de ce que serait l’avenir sauf la révolution algérienne où le héros était le « baroudeur » et le « maquisard », excluant ou se riant de l’intellectuel éclairé.
Pour mener un combat physique, armé, ayant pour finalité la libération du pays ou l’instauration d’un « Etat islamique », il y a toujours assez de monde. Mais des siècles et des millénaires peuvent s’écouler sans qu’un peuple ne mette au monde un seul penseur.
On pouvait, on devait avoir les deux, le maquisard et le penseur, mais les « dirigeants » ont humilié ou marginalisé le second par complexe personnel devant l’intelligence à qui l’on a préféré dès le départ la brutalité, la force brute.
Personne n’a rien préparé et tout le monde croyait benoîtement que ça se ferait tout seul avec le temps et l’alphabétisation généralisée.
L’indépendance a été acquise après sept ans de guerre, mais trente ans après exactement une autre guerre s’ouvrait entre Algériens qui a duré plus longtemps que la guerre de libération.
C’est dire que ce à quoi s’est consacré Bennabi n’était pas moins valeureux ou crucial que l’acte révolutionnaire de libérer le pays.
Dans sa longue quête spirituelle et intellectuelle, le peuple algérien a rencontré très peu de maîtres à penser, mais beaucoup de faux maîtres en toute choses et de nombreux Djouha. Or aucun Djouha n’a jamais bâti une nation, il la siphonne puis disparaît.
C’est ainsi que nous sommes entrés par effraction dans le XXe siècle et tenons jusqu’à ce jour grâce au pétrole. Et s’il n’y avait pas eu de pétrole ? Et quand il n’y aura plus de pétrole ? Au paradis, les chouhada voudront mourir une seconde fois.
Si nous ne faisons rien pour assimiler la problématique de la nation d’ici la fin du pétrole, si nous ne nous dotons pas d’ici-là de l’esprit de nation, il n’y aura même plus de fausse nation en Algérie mais un Dar al-harb comme dans les années 1990 ou pire encore.
