« Les nations n’ont de grands hommes que malgré elles » (Baudelaire)
Le nom de Sébastien Lecornu restera lié au gouvernement qui aura le moins duré dans l’histoire de France : treize heures, nuit comprise. Cette brièveté est la réponse à la question « Où va la France ? » : elle est à un carrefour où le corps électoral, ne sachant plus quel chemin choisir, s’est divisé en quatre colonnes prenant chacune une direction différente. Les partis politiques sont ces quatre chemins, quatre blocs qu’il est devenu impossible de faire travailler ensemble.
2002 est l’année où, pour la première fois, un président (Jacques Chirac) a été élu au deuxième tour non par choix, pour sa personne ou son programme, mais par défaut pour que Jean-Marie Le Pen, arrivé second, ne l’emporte pas. L’exemple a fait école et est devenu, quinze ans plus tard, un moyen de conditionner et de forcer le choix populaire en subvertissant le mode de scrutin, les sondages et certains médias.
C’est l’exact contraire de l’esprit de la cinquième République résumé par son fondateur dans une formule célèbre, « L’élection présidentielle est la rencontre d’un homme et d’un peuple », lancée dans la campagne électorale de 1965 par le général de Gaulle pour la première élection du président de la République au suffrage universel direct depuis Napoléon III (1848).
La phrase n’était pas sortie de sa bouche comme un propos de campagne, mais condensait une philosophie de la dévolution et de l’exercice du pouvoir. Elle est devenue une sentence qui se transmet de génération en génération et que revendiquent les candidats qui croient qu’il suffit de la prononcer pour accéder à l’Elysée. Elle n’avait de sens que pour lui et avec lui. Elle fondait l’esprit de la cinquième République.
De Gaulle ne voulait pas dire par « homme » le premier « homo erectus » venu, mais un personnage prédestiné à la réalisation de choses extraordinaires, fort de son prestige reconnu de tous et estampillé par l’Histoire, possédant une « certaine idée de la France » et sachant où la mener. C’était son autoportrait.
Au lendemain de la libération de la France qui lui devait tant, il n’avait pas réussi à faire accepter aux forces politiques sa conception des institutions dont la France devait se doter. Si bien que le 21 janvier 1946 il jeta à la face du Gouvernement provisoire qu’il dirigeait depuis deux mois un tonitruant « Je fous le camp ! » avant de rentrer chez lui pour douze ans.Il fallait une nouvelle guerre – la guerre d’Algérie – pour que la classe politique et l’opinion publique aux abois dirigent leurs regards vers l’antre du « plus illustre des Français » qui condescendit à en sortir en grand uniforme en 1958 pour aller sauver le France une nouvelle fois. En son for intérieur, il répondait à l’appel du destin, pas à ce qu’il tenait pour la bêtise humaine s’agitant dans le marigot politique. Il posa ses conditions : une Constitution qui lui donnerait les moyens d’agir.
La classe politique savait de quoi il parlait puisqu’il en avait esquissé l’esprit et les grandes lignes en 1947 dans le fameux discours de Bayeux.
En moins de quatre ans de Gaulle régla tous les problèmes de la France, la sortant de la guerre d’Algérie, la dotant d’infrastructures nouvelles et de la dissuasion nucléaire, remettant ses comptes à flot, enrayant sa dette extérieure et renouant avec l’équilibre et même l’excédent budgétaire.Mais la rencontre entre lui et le peuple n’allait pas se dérouler comme il le souhaitait.
A peine la fameuse phrase prononcée, le peuple le mit au premier tour de l’élection présidentielle de 1965 en ballotage avec son principal rival, François Mitterrand, par 44,65% des voix contre 31,72%. Un deuxième tour s’imposait que le général emporta avec une courte majorité (55,20%) mais c’était un mauvais présage.
En 1969, il décide de consulter les Français sur un sujet banal, la réforme du Sénat et l’organisation des régions. Le référendum eut lieu le 27 avril et la réponse fut négative. Le soir même il envoya sa démission au président du Conseil constitutionnel et rentra chez lui.
Parce qu’elle relevait de la mystique plus que de la politique, la rencontre idéalisée par de Gaulle s’est conclue à mi-chemin de l’unique mandat qu’il a obtenu au suffrage universel par un divorce dramatique. Le couple mythique ne s’est pas défait car il n’a jamais existé hors de l’imaginaire du général.
Le peuple auquel il croyait avoir affaire, celui qui l’a soutenu contre les partis et les élites politiques, intellectuelles et médiatiques en 1962, avait été remplacé par celui qui l’a mis en ballotage en 1965, a suivi Cohn-Bendit en mai 1968, et l’a lâché en avril 1969. Sur onze ans passés au pouvoir, la « rencontre » n’aura duré que moins de quatre.
Ce genre d’hommes, la France n’en a plus. Son peuple ne se conjugue plus au singulier mais au pluriel, décomposé en blocs politiques que rien, sauf événement extraordinaire, ne réunira plus avant longtemps.
Le mandat présidentiel n’est plus un contrat moral, un pacte fondé sur la confiance et une obligation de résultats entre un candidat à la fonction suprême et son peuple, mais un contrat de travail, un CDD opposable au corps électoral comme s’il avait été un employeur qu’on est prêt à traîner devant un Conseil des prud’hommes pour défendre ses « droits ».
La France est bloquée politiquement, économiquement, moralement et intellectuellement. Elle est incertaine de son avenir.
S’il avait été de ce siècle, Ernest Renan aurait relancé un vibrant Appel à une « Réforme morale et intellectuelle de la France » pour la sortir d’une démocratie redevenue un « puissant dissolvant ».
