Les grandes lignes de « Discours sur les conditions de la renaissance algérienne », titre originel du livre, ont été ébauchées par Bennabi juste après la parution en février 1947 du « Phénomène coranique ». Il le reprend en avril 1948 à Alger pour l’achever en France un mois plus tard. Il sort en librairie fin février 1949. Il l’a achevé en pensant qu’avant de mourir il fallait « laisser à mes frères Algériens une technique de renaissance ».
C’est certainement pour exprimer ce sentiment qu’il a choisi de mettre en épigraphe cette touchante et si peu machiavélique pensée de Machiavel : « Le devoir d’un honnête homme est d’enseigner aux autres le bien que les iniquités du temps et la malignité des circonstances l’ont empêché d’accomplir, dans l’espoir que d’autres, plus capables et placés dans des circonstances plus favorables, seront assez heureux pour le faire.»
Le livre est préfacé par le Dr. Abdelaziz Khaldi qui était lui-même un écrivain qui avait déjà publié, et un pamphlétaire redouté dont les premiers articles avaient paru dans le journal algérien « Égalité ».L’essai est d’une haute facture littéraire et comporte des pages écrites sous l’influence manifeste de Nietzsche.
Le titre peut aussi faire songer au livre de Fichte, « Discours à la nation allemande », écrit à une époque (1807) où l’Allemagne n’était pas encore unifiée et dans lequel le « philosophus teutonicus » exhortait ses compatriotes à réaliser leur vocation ici-bas en s’attachant à donner à leur existence une signification cosmique. Fichte accorde une haute importance au facteur religieux et pense que c’est la religion qui assure l’unité subjective des individus, ce qui correspond tout à fait aux vues de Bennabi.
En tout cas, le ton et le rythme des « Conditions de la renaissance » révèlent un Bennabi vitaliste et assez imprégné de la pensée allemande : Fichte, Nietzsche, Spengler, Hermann de Keyserling y sont cités…
Le livre est organisé en chapitres courts, extrêmement denses où est résumée en quelques pages l’histoire de l’Algérie à travers les périodes sociologiques par lesquelles elle est passée (Stade épique : guerriers et traditions ; Stade politique : idée, idole). C’est la première partie.
La seconde, intitulée « L’avenir », s’ouvre sur un « Apologue » écrit dans le même style, un mélange de prose et de poésie, que le « Prologue ». On y trouve exposés en quelques pages les premiers jalons de sa théorie de la civilisation (l’éternel retour ; le cycle de civilisation ; les richesses permanentes) qu’il illustre par un graphique où apparaissent les moments décisifs de sa trajectoire :
1) Apparition d’une idée religieuse qui opère une synthèse de l’homme, du sol et du temps : c’est la phase de l’âme ; cette synthèse bio-historique va donner lieu à une ère de développement social et de créativité intellectuelle, c’est-à-dire une civilisation.
2) Cette civilisation est projetée par sa vitesse de propulsion jusqu’à ce qu’un événement historique négatif vienne à stopper son mouvement ascensionnel: c’est le début de la phase de la raison où la civilisation continue son expansion alors que le feu sacré qui l’a impulsée se met à décliner jusqu’à l’extinction ;
l3) La décadence ou phase de l’instinct s’installe et avec elle la fin de la créativité intellectuelle et scientifique, la crispation sur un modèle devenu non-performant, faute d’innovation, puis l’arrêt définitif.
Mais Bennabi pense qu’une renaissance est possible sous certaines conditions. C’est justement l’objet du livre. Viennent alors les « Discours » sur les tâches à réaliser pour enclencher le processus de renaissance (orientation de la culture, orientation du travail, orientation du capital).
La troisième partie de l’ouvrage est consacrée au « coefficient colonisateur et au coefficient auto-réducteur », suivis de monographies réservées à des catégories sociales (les femmes, les scouts, les oulamas, les politiciens, …) ou des concepts (l’art, le sol, le temps…)La conclusion est une annonce des thèmes qui seront abordés dans le livre suivant, notamment ceux relatifs au mondialisme et à la « cité humaine ».
Si « Le phénomène coranique » avait pour but d’établir l’authenticité de l’idée islamique, et « Lebbeik » celui de montrer sa capacité à transformer l’homme, « Les conditions de la renaissance » se propose de déterminer à quelles conditions doit se plier une société pour devenir efficace, c’est-à-dire en mesure de susciter un processus de développement intellectuel, économique et social qui s’appelle « civilisation ».
Le livre a un caractère de prolégomènes à l’œuvre générale. Il est en lui-même un plan de travail dont les parties feront l’objet de développements ultérieurs.
Mais déjà apparaît l’ordre qui commande la réflexion de Bennabi, ordre où on le voit passer de l’idée à la réalité, de l’individu à la société, et de la société à l’humanité. Le livre devait initialement porter le titre de « Visages à l’aurore ».
Un tel titre n’est pas sans rappeler celui d’une œuvre de Nietzsche, «Aurore ». Renaissance et Aurore sont pour les deux philosophes une même métaphore par laquelle ils expriment le moment, pour un peuple, d’un départ dans l’histoire. Ces visages, ce sont probablement ceux de l’intellectomane, du minus-habens, de l’homo-natura, du post-almohadien, etc, dépeints dans le livre.
Le livre n’avait qu’un public réduit, celui des lettrés, mais c’est justement celui-là qu’il soumet à une rude critique avec des propos tout à fait sacrilèges pour l’époque, dont celui de « colonisabilité » qui apparaissait pour la première fois sous sa signature.
Il s’en prend directement et nommément à la « Fédération des élus », aux Ulémas, au discours populiste du PPA-MTLD, aux étudiants « progressistes »…Bennabi s’est ainsi mis tout le monde à dos avec ce livre.
L’affrontement entre lui et le Mouvement national, entrecoupé de périodes de rapprochement lorsque le colonialisme sévissait durement ou à l’occasion d’actions de résistance communes, n’allait plus cesser jusqu’au déclenchement de la Révolution et même au-delà.
