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2è LIVRE DE BENNABI : 《 LEBBEÏK》

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Au début de l’année 1948, un deuxième livre de Bennabi est publié aux Éditions « En-Nahda ». Curieuse chose que ce roman de 99 pages écrit en un mois et dont le Dr Abdelaziz Khaldi, en rédigeant une année plus tard la préface des « Conditions de la renaissance », dira qu’« il a été jugé par certains lecteurs comme étranger à l’orbite étincelante tracée par « Le phénomène coranique»…

Il faut peut-être y voir un intermède entre deux moments de très grande concentration dans la vie intellectuelle de Bennabi : celle qui lui a été nécessaire pour rédiger « Le phénomène coranique » et celle qu’il est en train de mobiliser pour formuler dans « Les conditions de la renaissance » sa conception de la civilisation.

L’homme a peut-être besoin de souffler, de se détendre, d’oxygéner son cerveau par un apport en spiritualité. D’emblée, l’auteur nous prévient que la rédaction du roman a été expédiée entre deux voyages, « quasiment dans une chambre d’hôtel ». Il précise aussi que les deux principaux personnages du roman, un charbonnier et un gosse d’Annaba, ont réellement existé.

C’est peut-être une façon de nous dire qu’il n’est pas un romancier, c’est-à-dire quelqu’un de voué à la fabrication de trames et de personnages fictifs, et qu’il s’excuse par avance de proposer quelque chose de bien modeste dans le genre. Plus tard, Bennabi n’aimait pas qu’on lui rappelle l’existence de « Lebbeik » dans sa bibliographie, comme s’il regrettait d’avoir cédé à un moment de sa vie à une faiblesse, celle d’avoir rédigé un « roman », lui l’esprit scientifique.

La toile de fond du livre est essentiellement religieuse. Le thème quant à lui n’est pas nouveau, c’est celui du repentir et de la rédemption qu’on trouve au cœur de toutes les morales religieuses ; il a été exploité à satiété par les romanciers et les cinéastes et a inspiré pas mal de chansons de geste et de chansons populaires. Le triomphe du bien sur le mal, la grandeur d’âme, la générosité, enthousiasment depuis toujours et partout les foules parce qu’ils montrent ce qu’il y a de meilleur en l’homme.

La lutte entre le vice et la vertu, la déchéance et la sainteté, le juste et l’injuste, fait encore vibrer les lecteurs et les spectateurs du monde entier.Or Bennabi, justement, est un homme extrêmement sensible aux manifestations de l’âme et des valeurs morales. Aussi son roman est-il centré sur l’histoire d’un homme de bonne extraction sociale qui sombre, pour on ne sait quelles raisons, dans l’alcoolisme et qui arrive, en une nuit, à retrouver le droit chemin.

Le livre s’ouvre sur une description de l’atmosphère sociale à Annaba à la veille du départ des pèlerins pour la Mecque. Ceux-ci viennent de villes proches comme Tébessa ou Constantine pour prendre le bateau qui doit les conduire aux Lieux saints.

Dans les habitudes algériennes de l’époque on ne va pas à l’hôtel, ce sont les familles de la ville qui se chargent de recevoir chez elles les pèlerins qu’elles vont chercher à leur descente du train à la gare.Tout cela donne une animation particulière à la ville.Cette année-là, le pèlerinage survient au mois d’avril.

A la tombée du jour, dans une obscure ruelle, deux ivrognes mènent grand tapage. L’un d’eux, le héros du roman, s’appelle Brahim. Il a trente ans et exerce la profession de charbonnier dans la boutique où ils viennent de s’engouffrer en titubant son compagnon et lui.

Sa femme, Zohra, l’a quitté à cause de la boisson. Depuis, il est tombé bien bas, dilapidant ce qu’il gagnait et noyant ses remords dans la boisson. Dans le quartier, il est l’objet du mépris de ses voisins et des quolibets des enfants. Bennabi écrit :

« Quand le milieu social juge ainsi un individu, ce sont les enfants qui prononcent implacablement le jugement : ils appellent le fou un fou et l’ivrogne un ivrogne, et sont alors les justiciers des usages, des conventions, des traditions ».Au petit matin, Brahim se réveille à l’instant où finit le rêve qui l’avait transporté à la Mecque. Son subconscient a dû, la veille, s’emplir du spectacle du flot de pèlerins déferlant sur la ville.

Il se réveille, son rêve encore frais, prend conscience de sa triste condition et se sent gagné par un sentiment de honte : «Quelle que soit sa déchéance, une âme musulmane garde ainsi une certaine dignité par ce sentiment qu’elle a de l’opprobre, quand elle y a succombé » assure Bennabi.

Tout-à-coup une idée traverse sa tête : serait-il possible de donner un prolongement réel au rêve, de prendre le bateau pour la Mecque ! Dans le roman, point besoin d’une cure de désintoxication ou d’un traitement de longue durée : c’est le miracle de la religiosité, le miracle de la foi sur un charbonnier, la grâce de Dieu sur une créature repentie. L’alcool l’a coupé de la société et jeté dans le ruisseau, voilà que la foi l’y ramène.

A l’époque, Bennabi n’avait pas encore accompli le pèlerinage ; il le fera en 1955, en 1961 et en 1972. Ce qu’il en sait, c’est ce que lui en ont appris ses études à la medersa et sa culture sociale.

Mais les émotions attachées au pèlerinage, c’est de sa mère qu’il les tient, elle qui, en 1933, a accompli le devoir sacré.Dans ses « Mémoires » Bennabi a consacré plusieurs passages à la narration qu’elle lui en faisait, dont celui-ci : « Ses récits m’enchantaient ou m’émouvaient et m’instruisaient par surcroît.

Je faisais avec elle, en pensée, le pèlerinage. Je subissais une indescriptible émotion quand elle me décrivait l’ambiance où des milliers d’âmes s’élancent éperdument pour se livrer à Dieu dans le cri rituel, ce « Lebbeik ! Mon Dieu ! » qui est pour le musulman qui est musulman, le don total de soi. Les récits de ma mère étaient si vrais dans leur simplicité qu’ils me bouleversaient parfois…

Je me retirais alors brusquement dans ma chambre pour cacher mes larmes ».Ce sont ces émotions arrachées par tout ce qui a trait au sacré que Bennabi a voulu restituer dans ce roman écrit quatorze ans après le décès de sa mère.

Est-ce pour elle qu’il l’a composé ? On ne le sait pas. il voulait peut-être aussi dépeindre cette frange de plus en plus large de la population algérienne précipitée dans la misère et le vice par la colonisation.

On peut penser qu’il y a de la naïveté dans l’histoire, voire du simplisme, mais c’est justement cela l’état d’âme général de Bennabi, fait d’angélisme, de pudeur et de compassion.La foi du savant qui vient de publier le magistral « Phénomène coranique », est la même que la foi du charbonnier décrite dans « Lebbeik ». Il y a de grandes et de petites raisons de croire.

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