Si j’avais l’âge que j’avais en 1979, je serais aujourd’hui à Téhéran pour suivre et comprendre de l’intérieur la révolution qui est en train d’effacer celle de l’hiver 78-79 qui a mis fin au règne du Shah. Ayant assisté à sa naissance, j’aurais voulu être présent à sa mort.La révolution qui a renversé la monarchie devait aboutir à une démocratie et avait été le résultat d’une coalition de partis et de courants idéologiques, non l’œuvre des seuls Mollahs.
Le but atteint, ces derniers se sont retournés contre leurs compagnons de révolution et ont institué une « République islamique » qui devait rapidement devenir une dictature religieuse dirigée par un Faqih au nom du Mahdi. Le mot « république » signifie en latin « chose du peuple » (Res publica), et ne peut pas être accolé à un projet qui se réclame de la volonté de Dieu ou d’un Mahdi. Il convient juste aux affaires humaines, et c’est ce que sont en train de démontrer les Iraniens qui font trembler le régime clérical sur ses fondements.
Khomeyni est rentré en Iran par un vol Paris-Téhéran le premier jeudi de février 1979, et moi le lendemain, par le même vol. De retour à Alger, j’ai quelques mois plus tard un reportage sur ce que j’avais vécu en Iran dans le journal « El-Moudjahid » des 2, 3 et 4 juin 1979, dont voici la conclusion où j’exprimais clairement mes doutes sur l’avenir de cette révolution
: « La révolution iranienne est aujourd’hui un fait établi. Elle appartient déjà à l’Histoire. Mais ce n’est pas encore tout : a-t-elle un avenir, je veux dire l’espoir du succès, de la réussite ? Tout est là.
D’une manière générale, c’est le problème de l’islam lui-même qui se trouve posé… Existe-il une pensée islamique comme on peut parler de pensée marxiste ou libérale ? Nous le constatons avec la révolution iranienne, l’islam n’a pas encore trouvé sa formulation temporelle, il n’a pas de « mode d’emploi », il n’existe pas à l’état de « recettes » praticables, expérimentables, reproductibles. Il n’a pas de doctrine de l’État, les musulmans n’ont rien fait pour exprimer l’islam en institutions claires et fiables…».
Un demi-siècle après, l’Iran se retrouve dans la pire des situations dans laquelle peut se trouver un pays, un État, une nation : avoir contre soi son peuple et les deux plus redoutables armées du monde. Il est entre l’enclume et le marteau, entre Charybde et Scylla, entre une explosion populaire qu’il ne peut réprimer car menacé de punition par Trump, et le branle-bas de combat qu’il a déclenché pour résister à l’attaque israélo-américaine imminente.
Les Iraniens sont dans la rue et sur les places publiques depuis le 28 décembre pour conquérir leurs libertés citoyennes, mais avec quelles perspectives, pour quelle solution et quelle alternative ? ? Ils ont connu la monarchie et l’islamisme. Que leur reste-t-il ? Soutenir un coup d’État militaire ? Revenir à la monarchie en confiant le pouvoir au fils du Shah qui le revendique en leur promettant une démocratie parlementaire ? Comment bâtir une scène politique sans personnalités politiques, sans partis politiques, après des décennies de parti unique ?
On ne peut s’empêcher de comparer ce qui se passe en Iran avec notre propre situation où les facteurs de déstabilisation internes et externes s’accumulent. Il y a eu un début de mouvements sociaux la semaine dernière, heureusement vite contenus, mais notre économie reste fragile et le climat socio-politique toxique.
Un rien, une mesure administrative ou fiscale contestée, une rumeur sur une fission dans le pouvoir comme celle qui a circulé il y a quelques jours, ou un mot de Trump, peut suffire pour ouvrir la boîte de Pandore.Le gouvernement a remis sous le tapis la poussière qu’il venait à peine d’enlever, de peur de dérapages plus dangereux.
Le feu s’est éteint, certes, mais il peut repartir à tout moment car on en est à recoller les choses avec de la salive. Ce qu’il faut, ce sont des mesures axiales, structurantes, capables d’entraîner des effets vertueux dans tout l’organisme.
Il faut regarder loin et envisager les pires scenarii au lieu de croire encore possible d’endormir les gens ou de faire face à un tsunami avec des mots et des chiffres fantaisistes.
Il faut mettre en train une politique visant des objectifs précis, accompagnée d’une pédagogie franche et convaincante.
Des objectifs majeurs comme cesser de financer les dépenses publiques avec la planche à billets, résorber la masse monétaire sans contreparties, redonner de la valeur au dinar en le raréfiant et, surtout, bien vérifier avant leur mise en œuvre que les décisions prises ne sont pas incompatibles entre elles comme c’est arrivé il y a quelques jours.
Il y a aussi des mesures d’apaisement à examiner avant que Trump ne s’en mêle, comme libérer les prisonniers d’opinion, annuler les dispositions juridiques répressives et attentatoires aux libertés, ne pas promulguer les lois scélérates comme celle touchant à la nationalité.
De telle sorte qu’en cas de malheur notre pays ne se retrouve pas dans la situation de l’Iran, c’est-à-dire combattre son peuple en même temps que faire face à des agressions extérieures.
