Les penseurs musulmans, sunnites et chiites, tout comme les philosophes de l’histoire occidentaux, ont déploré les évènements de Siffin, mais aucun d’eux n’en a tiré les conséquences et les implications auxquelles est parvenu le penseur algérien Malek Bennabi.
Ibn Khaldoun ne s’y est pas arrêté et n’y a vu que le changement institutionnel lui qui, pourtant, a fait de la « açabiyya » le moteur de l’Histoire.Montesquieu et Toynbee l’évoquent comme le principal accident survenu dans l’histoire de l’islam, mais sans dépasser l’aspect événementiel, sans en extrapoler les effets au reste de l’histoire sociopolitique du monde musulman.
L’événement était comme on l’a vu colossal : les descendants directs du Prophète, ses épouse, ses plus proches compagnons se sont dressés les uns contre les autres dans des affrontements impitoyables ; des membres d’une même famille s’entre-tuaient sur les champs de bataille ; le clanisme et le tribalisme combattus par lui avaient resurgi, brisant la communauté qu’il avait instaurée entre eux. C’était une guerre civile aux proportions dramatiques car elle intervenait alors que le souvenir du Prophète et la révélation coranique étaient encore frais dans les mémoires.
Seul Malek Bennabi y a vu un détournement de l’idée islamique de sa vocation réelle et universelle, écrivant dans son livre « Vocation de l’islam » (1954) : « Le Coran, en tant que système philosophique, était une science qui dépassait singulièrement l’horizon de la conscience djahilienne.
Il en est résulté une rupture entre ceux qui avaient assimilé la nouvelle pensée, la pensée coranique, et ceux qui demeuraient attachés à la tradition, à des conceptions sociales, à des conditions de vie que le Coran venait précisément abolir. Ce phénomène est le fond même de l’histoire musulmane depuis quatorze siècles…
Depuis, l’islam, chevalier des temps apocalyptiques annoncés jadis par son Prophète, fait cavalier seul dans le monde, loin des États dits musulmans, de leurs élites, de leurs politiques » .
Pour lui, la civilisation islamique telle qu’elle a existé dans l’Histoire n’est pas conforme à la conception du monde portée par le Coran, mais une contrefaçon du modèle projeté, une adaptation à ce qu’en ont compris les ulémas et à ce que voulaient les pouvoirs des premiers temps de l’islam. Il écrit : « Le développement connu sous le nom de civilisation islamique n’est qu’une accommodation de l’islam doctrinal à l’état de fait qui suivit Siffin.
Les écoles juridiques eurent beaucoup de peine à réaliser cette accommodation contre un pouvoir dynastique – donc extra-musulman. Si bien que ce n’est pas la civilisation musulmane qui est issue de la doctrine islamique, mais au contraire les doctrines qui se sont accommodées à un ordre temporel imposé ». Cette idée est proprement révolutionnaire.
L’islam n’a pas islamisé en profondeur les Arabes des temps du paganisme, ce sont eux qui l’ont arabisé. Au lieu d’en faire la religion abrahamique et universelle qui était sa véritable nature et sa vocation authentique, ils en ont fait « la Religion des Arabes », des Banou Qorech, des Banou Oumeyya puis des Abbassides, suivant en cela l’exemple juif pour qui le judaïsme est une religion tribale, ethnique, organique, exclusive.
Et Bennabi de poursuivre : « Le monde musulman a connu sa première rupture à la Bataille de Siffin en l’an 37 de l’hégire, parce qu’il contenait déjà – si peu de temps après sa naissance – une contradiction interne : l’esprit djahilien en lutte avec l’esprit coranique…
La civilisation islamique n’est, du point de vue bio-historique, qu’une dénaturation de la synthèse originelle réalisée par le Coran, et fondée sur l’équilibre de l’esprit et de la raison… » On le voit même considérer que des mouvements jugés dissidents par l’orthodoxie comme le « kharidjisme » et le « mu’tazilisme » « n’étaient, l’un sur le plan politique, l’autre sur le plan intellectuel, que des tentatives pour rejoindre la pensée coranique ».
La nouvelle civilisation a été frappée alors qu’elle était en phase ascensionnelle, période que Bennabi désigne par l’expression « phase de l’âme » car la tension spirituelle qui anime les acteurs est à son comble.
C’est le moment où l’idée-force est tendue à l’extrême.Après Siffin, l’ère de la décompression commence, marquée par un mouvement non plus vertical, mais horizontal. La civilisation n’étant plus propulsée par sa « vitesse d’échappement », décline peu à peu jusqu’à l’arrêt final :
« Cette date qui semble avoir été peu remarquée sinon pour l’histoire des idées schismatiques dans le monde musulman, est cependant une date capitale car elle marque le tournant temporel de l’islam, et à peu près la fin de son épopée spirituelle, c’est-à-dire, à certain égard, le commencement de la décadence ou, tout au moins, son signe précurseur…
La civilisation n’évolue plus en profondeur dans l’âme humaine, mais à la surface de la terre qui exercera sur elle désormais sa terrible pesanteur depuis les confins de la Chine jusqu’à l’Atlantique.
A partir de Siffin, c’est la phase expansive en quelque sorte marquée tout au long des noms illustres des al-Kindi, al-Farabi, Ibn Sina, Abou-l-Wafa, al-Battani, Ibn Rochd, etc, jusqu’à Ibn Khaldoun dont le génie mélancolique éclairera le crépuscule de la civilisation musulmane…
C’est ainsi qu’après avoir été le moteur d’une brillante civilisation, le musulman s’est trouvé, par une phase de querelles de toutes sortes, de guerres de tawaïfs, de razzias, ramené à son stade actuel… » (les « Conditions de la Renaissance »).
