A l’approche de son décès en juin 632 (an 11 de l’Hégire), le Prophète avait à plusieurs reprises refusé de désigner un successeur comme le pressaient ses proches compagnons. Succéder à qui ? Au Prophète ? On ne succède pas à un élu de Dieu.
A un roi , un empereur, un chef d’État ? Le Prophète ne l’était pas. Il était un émissaire de Dieu affecté à la transmission d’un Message, mission qu’il avait clôturée quelques mois plus tôt dans son « Sermon des Adieux » à la Mecque.Il présidait à une nouvelle religion, on a voulu en faire à un chef d’État.
L’islam était une religion et non un empire, un royaume, un émirat ou un sultanat comme il allait le devenir par la suite en parfait désaccord avec la philosophie du Coran. Il ne se prévalait d’aucune forme de précellence sur les autres.La révélation ayant été close, il n’y avait plus d’enseignement à prodiguer, de consignes à donner, de passation de pouvoir à effectuer. S’agissant du futur, le Prophète refusait d’être impliqué dans la gestion d’une période qui n’était pas la sienne.
Lorsqu’on considère le soin du détail mis par le Coran et les hadiths à encadrer des dizaines de sujets de moindre importance que le cadre institutionnel de l’État naissant, il est impossible de conclure à un « oubli ». Cela résulte d’une attitude délibérée, celle de ne pas enfermer la société musulmane en formation dans un cadre politique de nature sacrale, fixe, rigide et éternel.
Si le Coran et le Prophète se sont gardés d’imposer aux musulmans des institutions et des mécanismes de gouvernement, c’était pour ne pas les soumettre à des institutions de nature théocratique. Ils les ont laissés libres de s’organiser comme ils l’entendent, selon leurs conditions de vie du moment, leurs ressources intellectuelles et leur libre-arbitre.
En l’absence de directives coraniques ou prophétiques formelles, les premiers musulmans se sont trouvés confrontés à un problème inédit, unique en son genre, le remplacement d’un prophète choisi par une instance supra-humaine.
Le facteur divin s’étant éclipsé, il ne restait que les modestes moyens humains pour régler l’affaire de la succession.Les solutions adoptées sous les quatre premiers califes étaient des compromis qui ont tenu sous les deux premiers (Abou Bakr et Omar), craqué sous le troisième (Othman), avant de s’effondrer sous le quatrième (Ali).
Ce modèle improvisé à la hâte a prévalu sous les quatre califes « bien guidés » qui ont été gratifiés de ce qualificatif en raison de leur conformation à un archétype qui aurait pu évoluer vers un système démocratique plus élaboré.Le mot calife est cité deux fois dans le Coran.
Une première fois pour désigner le genre humain, l’humanité, sans spécification confessionnelle, dans sourate « al-Baqara », verset 30 : « Et quand ton seigneur dit aux anges : « Je vais établir sur la terre un calife » ils dirent : «Vas-Tu y établir quelqu’un qui y sèmera le trouble et y versera du sang, tandis que nous, nous proclamons Ta louange et nous sanctifions Ton nom ? » Il dit « En vérité , Je sais ce que vous ne savez pas ».
Par calife, il faut comprendre ici représentant de Dieu sur la terre, remplaçant, vicaire… La seconde fois dans sourate « Sad », verset 26, où Dieu attribue la qualité de calife à un prophète et roi juif : « Ô David, Nous t’avons certes établi comme calife sur la terre, alors juge entre les gens selon la vérité, et ne suis pas tes passions, car elles t’égareront du chemin de Dieu ».
Le Coran n’a pas envisagé que cette qualité soit attribuée à un successeur du Prophète. Un seul verset du Coran a réuni le Prophète et « les détenteurs du pouvoir » (Oulou-l-amr) : « Ô vous les croyants ! Obéissez à Dieu ! Obéissez au Prophète et à ceux qui détiennent le pouvoir (oulou-l-amr) » (« an-Nissa », v. 59).
Ces deux lignes coraniques ont couvert quatorze siècles d’autocratie, de monarchie, de dictature militaire, de mégalomanie et de présidence à vie, car l’interprétation qui en a été faite par les ulémas l’a été pour légitimer le règne de Moawiya et la lignée de despotes qui lui ont succédé partout dans le monde musulman jusqu’en 1924 avec l’abolition du califat.
Ce n’est pas le verset qui est en faute, il pouvait être interprété autrement en le rapprochant d’autres où il est clairement spécifié que les affaires politiques des musulmans doivent résulter de leur consentement.Par ailleurs, les paroles de ce verset sont à la forme du présent et non du futur.
Les « détenteurs du pouvoir » visés sont ceux à qui le Prophète déléguait le pouvoir militaire, diplomatique ou la direction de la prière collective comme il l’a fait avec Abou Bakr quand il ne pouvait plus marcher pour se rendre à la mosquée.
Elles ne visaient pas ceux qui viendraient après lui.Il y a très peu de versets coraniques visant les questions politiques et institutionnelles, mais le peu qu’il y a exclut l’autocratie puisqu’ils sont systématiquement mis au pluriel : « amrouhoum choura baynahoum », « chawirhoum fil amr »…
La « chûra » repose sur l’idée de consulter les membres de la communauté pour s’assurer qu’elle acquiesce aux décisions prises.L’islam est la seule religion qui pouvait enfanter d’un système démocratique.
Le principe était porté par le Coran et le Prophète l’a incarné, mais l’esprit de leur temps ne pouvait comprendre une telle idée, ni par conséquent la mettre en œuvre : « Consulte-les dans les affaires. Puis, lorsque tu t’es décidé, place ta confiance en Allah » » (« al-imran, v 159) lui demandait le Coran, et c’est ce qu’il a fait.
