Tout compte fait, il n’y avait rien de « légendaire » dans l’affaire Sansal. Il est revenu exactement à son point de départ, comme si son arrestation, son incarcération et sa libération n’avaient été qu’un cercle inutile.
L’Algérie n’a rien gagné en l’arrêtant — c’était une erreur — et rien gagné en le libérant, puisqu’elle n’y a consenti que sous pression. Elle aussi revient au point zéro. Quant à la France, elle demeure partagée, comme sur tant d’autres sujets.
Dans la culture occidentale, deux grandes légendes, séparées par dix-neuf siècles, ont façonné l’imaginaire collectif : celle du « Juif errant » et celle de « La Légende des siècles ».
La première raconte le destin d’un homme condamné à errer jusqu’au retour du Messie pour n’avoir pas aidé le Christ à porter sa croix. La seconde, œuvre monumentale de Victor Hugo, traverse l’histoire humaine en mêlant les vérités d’Hérodote aux mythes d’Homère.
Elle s’ouvre sur « La Conscience », où Hugo décrit les tourments de Caïn après le meurtre d’Abel — un épisode qui aurait pu constituer, pour l’Église, le véritable « péché originel », plutôt que celui imaginé plus tard par l’Algérien Saint Augustin.
Ces dernières semaines, nous avons cru assister à la naissance d’une nouvelle légende : celle que Boualem Sansal, autre Algérien de naissance, se proposait de publier sous ce titre. Il expliquait que l’idée lui était venue de ses compagnons de prison.
En arabe, assatir (« légendes ») porte des sens multiples — mythe, récit douteux, réputation surfaite, mais aussi grandeur et mémoire.
Sansal en avait retenu la signification la plus valorisante : « grand », « historique », « téméraire ».C’était avant que ne commencent ses déboires en France, où une partie des intellectuels de gauche l’a rejeté, puis en Belgique, où il espérait trouver refuge.
Le « seau d’eau glacée » reçu à l’Académie royale belge, en lieu et place du discours chaleureux auquel il s’attendait, a achevé de le désillusionner.Dès lors, ce n’est plus seulement le titre de son livre qui vacillait, mais son sujet même.
Il voulait y raconter les états d’âme d’un homme de quatre-vingts ans, condamné pour avoir offert verbalement au Maroc une portion du territoire algérien, puis gracié sous pression diplomatique européenne.
Les rebondissements qui ont suivi ont balayé la trame de son ouvrage, rendant son titre anachronique, obsolète, caduc — un livre mort-né avant même d’être publié.Les perspectives qu’il entrevoyait se sont brutalement refermées.
Il ne s’agit plus de l’histoire enchanteresse d’un écrivain qui se rêvait en « légende vivante » grâce à une forme de discrimination positive, mais de celle, plus sombre, d’un « évadé », selon ses propres mots, ou d’un « Harrag international dont personne ne veut », selon l’expression dont se délectent les Algériens.
Peu à peu, l’effigie de Boualem Sansal se superpose à celle du Juif errant, et les tourments de Caïn s’installent dans sa conscience l’un après l’autre.
Il sait désormais qu’il n’existe plus d’asile sûr pour lui nulle part, et que la tranche de vie qui lui reste ne sera pas la plus féconde.
