Ibn Taimiya a laissé une pensée étonnante chez quelqu’un qui passe pour être le père du salafisme et de l’islamisme contemporain. Voici cette pensée : « Un Etat croyant mais injuste ne peut pas durer ; un Etat incroyant mais juste peut durer ».
L’équivalent de la pensée d’Ibn Taimiya été formulée avant lui et en d’autres termes par un sunnite du XIIIème siècle, Rida-Eddine Ibn Ta’us «Le souverain infidèle mais juste est préférable au souverain musulman mais injuste » et après lui, au XVème, par un « alem » chiite iranien, Jami’, («La justice sans religion vaut mieux pour l’ordre de l’univers que la tyrannie d’un prince dévot ».
Pour comprendre ce que voulait dire exactement Ibn Taimiya par les expressions « Etat croyant mais injuste » et « Etat incroyant mais juste », nous allons faire parler un autre « alem » musulman, Rifâat At-Tahtaoui.
Au début du XIXe siècle, Mehemet Ali, le père de l’Égypte moderne, a envoyé en formation en France un groupe de trente étudiants égyptiens encadrés par un cheikh d’al-Azhar, Rifât at-Tahtaoui. La délégation vécut à Paris entre 1826 et 1831, années pendant lesquelles le cheikh égyptien apprit le français et s’attacha à étudier les valeurs de cette nation occidentale.
De retour en Égypte, il a écrit un livre, « L’or de Paris », où il dit à propos des Français : « Le principe constant dans la vie française, c’est une recherche de la beauté, non le faste… La persévérance des Français à nettoyer leurs maisons et leurs vêtements est une chose extraordinaire… Le théâtre chez eux est comme une école publique où s’instruisent le savant et l’ignorant… Ce qu’ils appellent la Liberté et qu’ils désirent, est exactement ce qu’on appelle chez nous la Justice et l’Equité ».
On est donc fondé à en déduire que le terme « Juste » employé par Ibn Taïmiya possède le même sens que les mots « Liberté » et « Equité » chez Tahtaoui.Remplaçons maintenant les mots utilisés par Ibn Taïmiya par ceux utilisés par Tahtaoui et relisons la phrase. Elle devient : « Un Etat croyant mais où ne règnent pas la Liberté et l’Equité ne peut pas durer ; un Etat incroyant mais où règnent la Liberté et l’Equité peut durer ».
Conclusion : toute civilisation, toute nation fondée sur la liberté et l’équité peut durer même si elle perd ses valeurs religieuses, alors que la civilisation musulmane est sortie de l’Histoire alors même qu’elle n’a pas perdu les siennes. Il lui a manqué de posséder les idéaux de Liberté et de Justice sociale.
Ibn Taïmiya dit clairement qu’un Etat incroyant (donc athée ou laïc) peut exister et durer s’il repose sur la justice, la liberté et l’équité, tandis qu’un Etat croyant (là il vise forcément l’« Etat islamique ») n’a aucune chance de durer s’il ne repose pas sur la justice, l’équité et la liberté. Conclusion : le chemin à suivre par qui veut bâtir une nation pérenne est de la construire sur les idéaux de justice, de liberté et d’équité.
L’histoire a confirmé cette vérité : les Etats religieux mais despotiques ont disparu (sauf dans le monde arabe) alors que les Etats laïques fondés sur les libertés et la justice sont à la tête du monde, adaptant régulièrement leurs formes aux nouvelles exigences pour durer plus longtemps. Le nouveau système de valeurs a permis de pacifier et de stimuler les sociétés humaines, quand le précédent avait empêché leur épanouissement et leur progression pour cause de guerres de religions et d’entraves intellectuelles à l’instigation des hommes de religion.
L’Occident ne prêchait plus le bien, il l’accomplissait humblement, l’améliorait de jour en jour, domaine par domaine, problème après problème. Et qu’est-ce que le bien ? L’instruction, l’éducation, le progrès social, la santé publique, la sécurité sociale, la sécurité des biens et des personnes, l’égalité de tous devant la loi et l’impôt, la liberté d’expression et de création… C’est-à-dire ce à quoi aspiraient, avec d’autres mots, toutes les religions.
La loi du talion a été remplacée par une meilleure justice, les châtiments corporels bannis, le fort ne pouvait plus écraser le faible, le riche assujettir le pauvre, ou les gouvernants opprimer les gouvernés. Quant à l’esclavage, il disparût pour de bon. Autrement dit, les enseignements prodigués par toutes les religions, mais réalisés par aucune, sont devenus des réalités tangibles.
