Les commentaires ont afflué sur les sites où ont été publiés l’entretien dans lequel j’ai évoqué Ferhat Abbas et Boumédiène et/ou les excuses adressées à la famille de ce dernier.
Les uns pensent que ce que j’ai dit étant vrai, il n’y a pas lieu de m’en excuser, quand d’autres estiment que je devrais être poursuivi en justice et condamné pour avoir « porté atteinte à un symbole de l’État ».
Mon tort a été de comparer un échantillon humain à un échantillon végétal en reprenant une expression populaire très répandue chez nous quand on veut exprimer sa profonde indignation. On compare alors le coupable de l’acte qui a indigné au terme que j’ai utilisé. Or l’histoire a retenu beaucoup de choses attribuées à Boumédiène qui ont indigné l’âme algérienne :
des jugements expéditifs pendant la Révolution, des exécutions extra-judiciaires, la séquestration de dépouilles des colonels Amirouche et Lhaouès pendant des années dans une caserne, des propos outrageants à l’égard de chefs d’États étrangers…N’a-t-il pas porté atteinte à des symboles de la Révolution, de la nation combattante et des premières formes de l’État algérien ?Je reviens une nouvelle fois à l’affrontement de 1976 entre Boumédiène et des personnalités du mouvement national pour l’éclairer davantage.
L ‘année 1976 devait être pour le régime instauré par Boumédiène en juin 1965 celle de sa « légitimation » : rédaction d’une Charte nationale définissant sa doctrine socialo-populiste, promulgation d’une constitution consacrant le partit unique, et tenue d’une élection présidentielle avec un seul candidat, Boumediene lui-même.
Au mois de mars, un « Appel au peuple algérien » signé par Ferhat Abbas, Benyoucef Benkhedda, Hocine Lahouel, ancien Secrétaire général du PPA/MTLD et Mohammed Kheireddine, membre-dirigeant de l’Association des Ulémas, circule sous le manteau en Algérie avant d’être repris à l’étranger.
Il accuse le régime de « pouvoir personnel » et dénonce un système où tout dépend « d’un seul homme ». Houari Boumédiène est accusé d’avoir confisqué la souveraineté populaire, vidé les institutions de leur sens, et imposé une Charte “fabriquée d’en haut”. On y lit :« « Depuis notre indépendance, le régime du pouvoir actuel nous a conduits progressivement à la même condition de sujets, sans liberté et sans dignité…
Toutes les institutions nationales et régionales du Parti et de l’État se trouvent à la merci d’un seul homme qui confère les responsabilités à sa guise, fait et défait les organismes dirigeants, impose les options et les hommes selon l’humeur du moment, les caprices et le bon plaisir…
À notre époque, un tel pouvoir est un anachronisme. La solution de nos problèmes internes aussi bien qu’externes passe par l’exercice de la souveraineté populaire..
Il ne s’agit pas de vouloir imposer au pays une Charte nationale afin d’institutionnaliser son pouvoir… Une seule voie reste ouverte : un débat public à l’échelle nationale, élection d’une Assemblée nationale constituante souveraine…
C’est au sein de cette Assemblée que des représentants librement mandatés par le peuple pourront traduire dans les textes les légitimes aspirations de la nation…
Toute autre charte établie dans le secret des antichambres du pouvoir ne pourrait être que nulle et non avenue. »Boumédiène est dans tous ses états et ne décolère pas.
Les moyens de l’État sont mobilisés pour présenter cet Appel comme « une tentative de déstabilisation du pays, une manœuvre d’anciens dirigeants dépassés par l’histoire, une atteinte à l’unité révolutionnaire, un complot contre la Révolution dirigé de l’étranger… »La répression s’abat sur les signataires de l’Appel.
Ils sont abreuvés d’insultes, assignés à résidence, leurs biens confisqués et leurs comptes bloqués.En ce même mois de mars 1976, j’ai signé la préface d’un livre intitulé « LES GRANDS THEMES » qui regroupait cinq textes méconnus de Malek Bennabi. Je les avais sélectionnés et annotés en relation avec les sujets débattus pendant le débat sur la Charte nationale.
Le livre a ensuite été traduit en arabe et publié à Damas en 1978 par un ancien disciple de Bennabi au Caire, le libanais Kamel-Omar Meskawi qui a notamment fait partie du gouvernement de Harirri dans les années 2000.
Boumédiène est mort en décembre 1978. Je me trouvais en France, attendant l’ouverture du ciel iranien à la navigation aérienne. C’est à Téhéran que j’ai appris la désignation de son successeur, Chadli.
J’ai fait la connaissance de Benyoucef Benkhedda, Hocine Lahouel et d’autres figures du Mouvement national algérien dans le sillage de la parution en octobre 1979 de mes articles « Le génie des peuples » et « Le Khéchinisme » qui avaient été compris comme annonciateurs d’une déboumédianisation.
Benkhedda m’avait envoyé une lettre au journal, m’invitant à lui rendre visite dans sa pharmacie à Hydra. Plusieurs rencontres devaient s’ensuivre dans le domicile de Abderrahmane Kiouane, avocat du FLN dans les années cinquante, dont la maison se situait à quelques dizaines de mètres de la Présidence à El-Mouradia.
