Dire la vérité au pouvoir dans les « démocraties populaires » peut relever du courage, mais dire la vérité au peuple relève du sacrilège : il y a tellement de gens au pouvoir et dans l’opposition qui veillent sur son sommeil.
La révolution dont le but est le changement du pouvoir est plus facile à faire que la révolution dont le but est le changement du peuple.
Un pouvoir, ce n’est jamais que quelques dizaines de personnes alors qu’un peuple c’est des dizaines de millions d’âmes, c’est le « genre humain tout entier» selon la formule de Sigmund Freud… Dans tout peuple il y a du bon et du mauvais, du bon grain et de l’ivraie.
S’il n’y avait que du bon dans notre peuple, comme dans tous les autres d’ailleurs, il n’y aurait pas de prisons, de terroristes, de crimes de sang, de délits, de corruption, de détournements de fonds publics, de contrebande aux frontières, de trafiquants de drogue, de fraudeurs, de contrefacteurs, de marché noir, de chauffards, de charlatans, de gens qui jettent n’importe quoi n’importe où…
Un bon pays, c’est un bon peuple + un bon État. Mais ce n’est pas parce qu’un pouvoir est mauvais que le peuple est bon dans son intégralité.
Quand le peuple est bon, le pouvoir ne peut être que bon car s’il se laisse aller au « vertige du pouvoir » et devient mauvais, le peuple pourra s’en débarrasser. Mais comment faire pour réformer dans le bon sens le peuple ? Qui est habilité à le faire : le système éducatif ? La police ? Les partis politiques? Les intellectuels ? L’exemple stimulant ? Personnellement, je penche pour l’exemple stimulant.
Quand on va à la mairie, à la poste, au guichet d’une administration, quand on circule en voiture, c’est au peuple qu’on a affaire et non au maire, au wali ou au ministre. Quand on se bouscule, qu’on se marche dessus, qu’on passe avant les autres, qu’on conduit comme un fou, qu’on en vient aux mains pour un rien, ce n’est pas sur le pouvoir qu’on tape mais sur ses frères.
Pour se venger ou tout simplement rendre la pareille, chacun oppose aux autres le même comportement…Quand on déclare aimer l’Algérie, il s’agit de savoir quelle Algérie on porte dans son cœur : celle d’aujourd’hui ou de toujours, celle d’un jour, celui qu’on vit, ou de demain, lorsqu’on ne sera plus là ?… Si la réforme du pouvoir et du peuple ne se fait pas simultanément, il n’y aura pas d’Algérie dans les décennies à venir.
Le désert est à 150 km des côtes, et les disponibilités de pétrole et de gaz dans le sous-sol ne se renouvelleront pasTous les gouvernements depuis l’indépendance ont reculé devant l’économie informelle, le marché noir, le commerce sans factures, le paiement en espèces, la coterie des importateurs, etc, de peur de « déstabiliser le pays ».
Les pays stables de par le monde le seraient donc parce qu’ils ont laissé prospérer chez eux le marché informel, le commerce au bord des routes, les étals sur la voie publique et le change parallèle ? De quelle stabilité peut se prévaloir un pays lorsqu’il repose sur de telles anomalies, de telles bombes à retardement ? Si ces bases sont malsaines, pourquoi ne pas les corriger et faire ce qu’il faut pour qu’elles deviennent saines? Déstabiliser un pays, ça signifie perturber le bon fonctionnement de ses institutions, le plonger dans le désordre…
De quelle puissance de feu, de quelle capacité de nuisance, de quelle force de mobilisation populaire disposent ceux réputés capables de déstabiliser l’État ? Pourquoi être au pouvoir quand ce n’est pas pour mettre fin aux anomalies ? Pourquoi ne pas crever l’abcès une fois pour toutes ? Pourquoi ne pas dire la vérité et ses quatre vérités au peuple ?
L’État pourrait mettre ses moyens et toutes ses forces dans l’application d’une politique d’assainissement du marché et des pratiques commerciales au terme de laquelle l’Algérie deviendrait un vrai, un solide, un beau pays. Le président Ben Bella l’a bien fait en 1964 pour éradiquer la corporation des cireurs de chaussures.
On n’en a plus vu un. Malheureusement, nous ne verrons pas ce rêve se réaliser de sitôt, car les pouvoirs qui se sont succédé depuis n’en ont montré ni la force ni l’envie.
Ils cherchaient à couler des jours tranquilles et non à affronter les anomalies, les aberrations et les défauts en vigueur au sein du peuple, parce que les leurs les dépassaient de beaucoup.
N’ayant de stratégie que celle de durer le plus longtemps possible, ils ne voyaient pas les problèmes en termes d’avenir pour tous, mais de durée pour quelques-uns.
ils ne cherchaient pas les solutions véritables, réelles, définitives, mais des expédients et des dérivatifs. Ils se contentaient de parer au plus pressé, de colmater les brèches apparues, d’accourir là où le feu se déclarait.
Une telle politique ne tenait compte ni des coûts en argent, ni des pertes en vies humaines, ni du temps, ni de l’image du pays dans le monde, ni des précédents qu’elle créait et par lesquels elle minait l’avenir.
Le pays qui sortira de tels procédés ne peut pas être un État durable mais un État fragile, gangrené, diminué socialement et moralement. Un tel État ne supportera pas la compétition régionale ou internationale, et ne survivra pas à la fin inéluctable de la rente pétrolière.
Si un pouvoir tolère qu’on viole ou contourne les lois pour que le peuple ne se soulève pas, et qu’un peuple s’accommode d’un pouvoir contesté parce qu’il le laisse faire ce qu’il veut, c’est la fin programmée aussi bien du pouvoir que du peuple. Il n’y a pas meilleur moyen de tuer l’économie, les valeurs morales, la nation et l’État, et il n’y aura plus qu’à les enterrer dans une fosse commune.
Voilà l’explication au drame de l’Algérie, voilà pourquoi il y a plus de chances qu’elle disparaisse, engloutie par l’anarchie ou le sable, que de la voir devenir un grand pays policé et développé.
