Le premier septembre 1939, la deuxième guerre mondiale éclate. Bennabi est à Marseille où il donne des cours aux émigrés algériens qui veulent bien y venir. Une grande manifestation est organisée contre la montée du fascisme et la persécution des Juifs par le nazisme.
Bennabi y est invité. Il rencontre Bernard Lecache, président de la LICA, et dirigeant trotskiste. Un meeting est improvisé dans une salle archi-comble où se mêlent Français, Juifs et Algériens. Bennabi propose que dans la motion finale figure une référence à la situation des Algériens opprimés par le colonialisme. La motion est lue, mais sans aucune allusion aux Algériens.
Il monte alors d’autorité à la tribune et prononce un discours qui est chaleureusement applaudi par la salle. Il demande que la France reconnaisse les droits des peuples nord-africains afin qu’ils se tiennent à ses côtés, et non qu’ils soient traités comme des mercenaires et de la chair à canon, ainsi que cela s’est fait durant la première guerre mondiale.
Le lendemain, il anime un autre rassemblement au siège du Cercle de la rue des Chapeliers.
Des centaines d’Algériens viennent l’écouter. Il leur dit, en prévision du déclenchement de la deuxième guerre mondiale : « Ils vont vous demander votre sang, demandez-leur d’abord vos droits politiques ».
Quelques jours après, il est convoqué au siège de l’Académie des Bouches-du-Rhône où l’inspecteur lui notifie la fermeture du Centre où il donne ses cours. Cette expérience s’arrête net. Il va passer la guerre entre la France où il ne trouve pas à s’employer et l’Allemagne. En juin 1940, la France est occupée par les forces allemandes. Bennabi est consterné par la rapidité de l’effondrement de l’armée française. Il a peine à croire que cette puissante armée ait été si rapidement vaincue.
En éprouve-t-il de la satisfaction ? Eh bien non ! Le 18 juin 1940, il s’est réfugié dans une cave du 8, rue du Bois Sabot à Dreux où il pleure sur la tragédie qui vient de s’abattre sur les Français.
Il s’étonne lui-même de cette réaction incontrôlée dont il s’en voulait presque : « Moi-même je croirais difficilement quelqu’un qui me dirait qu’il a pleuré sincèrement à l’enterrement de son bourreau. Et pourtant, j’ai pleuré devant le spectacle de l’exode, quand des millions de réfugiés de Hollande, de Belgique et du Nord de la France, défilèrent devant ma fenêtre depuis la mi-mai jusqu’à la mi-juin 1940…
J’ai pleuré le 16 juin quand les Allemands firent leur entrée dans la ville morte de Dreux où il n’était resté que des déshérités comme moi, sans argent, sans auto, sans amis, donc incapables de prendre la route. »
A Dreux, les Allemands installent leur poste de commandement, la Kommandantur, dans les locaux de la mairie. Les habitants restés dans la ville sont sommés de se présenter chaque matin à huit heures devant le siège de la mairie. Bennabi reste cloîtré chez lui, ne déférant pas à l’ordre, jusqu’au jour où un Juif de la ville qui s’est mis au service des Allemands comme interprète vient l’interpeller chez lui, menaçant de le dénoncer.
Le lendemain il se rend à la Kommandantur et se fait recevoir par l’officier qui commande la place. Il est chargé de travailler au rétablissement des réseaux électriques de la ville et de seconder le maire-adjoint de Dreux, M. Lemoulec, qui était venu proposer de lui-même ses services aux Allemands au grand étonnement de Bennabi : «J’étais abasourdi… Cent ans de colonisation en Algérie ont engendré l’«Indigène» capable de toutes les bassesses.
Mais je ne le crois pas encore capable de celle-là, de cette bassesse à laquelle était tombée vertigineusement une notabilité de la IIIème République française en l’espace de trois ou quatre jours d’occupation ».
Quelques jours après, voilà que c’est Maurice Viollette, ancien Gouverneur d’Algérie, ancien ministre d’Etat de Léon Blum, Sénateur socialiste et maire de Dreux, qui réapparait et vient trouver le responsable allemand pour offrir sa collaboration aux nouvelles autorités. Croisant Bennabi dans les locaux de la mairie, il l’apostrophe, la main tendue : « Alors, Monsieur Bennabi, vous êtes venu nous donner un coup de main ? » Et Bennabi de répondre : «Non, Monsieur le Gouverneur général, moi j’ai été réquisitionné par les Allemands ». Violette blêmit et ne lui répond pas.
En assistant malgré lui à cette scène, Bennabi compare sa situation à celle de cette éminente personnalité : « Pas un seul instant je n’eus l’intention de jouer le rôle lucratif du « chef indigène » sous le sceptre de Mussolini ou de Hitler… Je n’ai pas voulu courir cette chance.
Et, au moment même où elle était certaine, c’est-à-dire tout de suite après la victoire foudroyante de l’Allemagne, dès les premiers jours de l’occupation allemande, j’essayais de laisser derrière moi cette chance en allant me fixer au Hedjaz ». Viollette redevient aussitôt après maire de Dreux. Quant au poste de secrétaire, son titulaire ne tarde pas à venir le réclamer à son tour.
Bennabi n’est plus qu’un simple employé en surnuméraire : « Je préférais néanmoins cette condition à toute autre qu’auraient pu me faire les Allemands qui recrutaient des « collaborateurs » pour toutes les activités d’une occupation. » Viollette renie par écrit son appartenance à la franc-maçonnerie. Quelques mois plus tard, il est relevé de ses fonctions et mis en résidence surveillée par le gouvernement de Pétain.
Bennabi est renvoyé de la mairie le 1er avril 1941 par le nouveau maire, un jésuite, qui a remplacé Maurice Viollette.Après son renvoi de la mairie, Bennabi trouve un petit emploi de gardien de nuit dans un cantonnement de la région de Dreux.
La journée, il lit, écrit et prie. La police française le surveille. Ayant perdu son travail, il se rend à Paris. Le patron du café algérien « le Hoggar » lui propose de travailler comme permanent dans une section musulmane du Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot qu’il venait d’ouvrir, rue des Ecoles, face au Collège de France.
Bennabi accepte l’offre et prend une petite chambre près du Panthéon. « Cela ne me disait rien de me lier à la fortune politique de Doriot qui voulait jouer le rôle de « chef français » sous la botte de Hitler. Mais je savais qu’il n’y avait rien de sérieux dans ce mouvement qui ne pouvait pas abuser les travailleurs musulmans de Paris. »
