L’ONU a fixé la date du 30 janvier 1957 pour débattre de la question algérienne. La conférence de Bandoeng a été la première enceinte internationale où a été reconnu le droit à l’autodétermination du peuple algérien. Le deuxième acte sur la voie de l’internationalisation du problème algérien a été le vote de la X° session de l’Assemblée générale de l’ONU le 30 septembre 1955 par lequel le problème était sorti pour la première fois du strict cadre français.
En Algérie, le FLN décide d’apporter au monde la démonstration de l’engagement du peuple algérien derrière lui. Le CCE (Comité de Coordination et d’Exécution), instance dirigeante du FLN mise en place par le Congrès de la Soummam) appelle à une grève de huit jours. La répression s’abat sur l’Algérie, mais l’objectif est atteint. Le leader qui en a eu l’idée, Larbi Ben M’hidi, est arrêté puis assassiné.
Le 08 avril 1957, Larbi Tebessi est enlevé à Alger par une organisation terroriste, la « Main rouge », émanation des services spéciaux français qui l’assassine et fait disparaître son corps. Dans la presse coloniale, le crime est imputé au FLN qui l’aurait exécuté pour « trahison ». Bennabi réagit dans une mise au point datée du 10 avril à cette version et la dément tout en s’étonnant de l’absence de réaction de la part de la direction officielle de la Révolution.
Le 24 avril 1957 il adresse une lettre « A l’armée de libération » dans laquelle il se plaint de ce que la « Délégation extérieure du FLN » n’utilise pas ses services. A Alger, une lutte implacable est engagée depuis plusieurs mois entre les réseaux urbains de Yacef Saâdi et les parachutistes français. C’est la fameuse « Bataille d’Alger ». Comme tout Algérien, Bennabi est remué au plus profond de lui-même.
En juin 1957, il publie en arabe, français et allemand « SOS Algérie », une brochure dans laquelle il dénonce la pratique de la torture et le massacre des Algériens, évoquant le chiffre d’un demi-million de morts. Il interpelle l’ONU sur ses responsabilités face au drame algérien et demande l’envoi d’une commission d’enquête internationale pour mettre fin à la politique génocidaire menée par l’armée française.
Il appelle aussi à des manifestations à travers le monde. On lit dans cette brochure : « Devant cette tragédie morale et humaine, le monde civilisé ne doit pas se taire et la voix de Bandoeng ne doit pas demeurer muette.
Il faut une explosion d’horreur dans les consciences, une marche symbolique de l’indignation humaine : une marche d’enfants, de femmes, d’hommes de bonne volonté pour obliger les détenteurs du pouvoir en ce monde à faire leur devoir…
L’humanité doit, par une décision historique, se désigner elle-même la gardienne des lois qui garantissent le respect de la personne humaine… » La Délégation extérieure du FLN interdit la diffusion de cette brochure par ses services au motif que ce n’est pas un document « officiel ».
Excédé, Bennabi termine une lettre au chef de la Délégation extérieure du FLN, Lamine Debaghine, datée de juillet 1957 sur ces mots : « Ce sont les mêmes influences qui ont éliminé Ben Boulaïd, Zighoud et cheikh Larbi Tebessi qui ont agi à mon égard pour me tenir à l’écart de la Révolution : n’ayant pu me supprimer, on a réussi à me neutraliser. » La Délégation réagit en supprimant le versement de la mensualité de 25 livres égyptiennes qu’elle lui servait depuis un an.
En décembre 1957 se tient au Caire la deuxième Conférence afro-asiatique. Bennabi pense en toute logique que les responsables du FLN au Caire vont l’y déléguer compte tenu de ses compétences en la matière, mais il ne tarde pas à déchanter.
Le 12 janvier 1958 il leur écrit une lettre vengeresse pour leur apprendre qu’il a participé malgré eux aux travaux de la Conférence, non pas en qualité d’Algérien, ce qu’il déplore, mais en tant qu’invité personnel du président de la session, Anouar Sadate : « Ainsi donc, Messieurs les délégués du FLN à l’extérieur, il vous a plu que l’auteur de
« L’Afro-asiatisme » ne représente l’Algérie à aucun débat. Vous n’avez même pas songé à prendre son avis professionnel sur la rédaction de l’exposé que vous avez lu à l’Assemblée générale sur la situation en Algérie… Vous avez fait tout ce qu’il était en votre pouvoir de faire pour tenir l’auteur de « L’Afro-asiatisme » éloigné de la tribune des peuples afro-asiatiques… »Quelques jours après, Anouar Sadate lui envoie la copie d’un article destiné au magazine soviétique « International Affairs » où il évalue les résultats de la conférence. Bennabi y est copieusement cité à travers des extraits de « L’Afro-asiatisme », ce qui atteste combien Sadate souscrivait à ses thèses.
Le quotidien « Al Ahram » du 8 février 1958 publie une dépêche annonçant la nomination de Bennabi comme Conseiller au Secrétariat du Congrès islamique. Présidée par Anouar Sadate, cette institution regroupe les « ulémas » les plus en vue et des figures politiques égyptiennes de premier plan : « Des moyens sans but et des hommes sans mission » note toutefois Bennabi dans ses « Carnets ».
Le 9 février 1958, le FLN est reconnu par les USA comme unique porte-parole de la Révolution algérienne. Les délégués du FLN à New-York rencontrent des fonctionnaires du Département d’État. Debaghine, Benkhedda et Tewfik al-Madani sont les plus farouches partisans de sa mise à l’écart des affaires de la Révolution. Il confie à ses Carnets : « Depuis deux ans, je suis comme un avoir paralysé dans un compte gelé dans une banque. ».
Le 15 avril 1958, il rédige une lettre ouverte aux chefs des deux superpuissances, Eisenhower et Khrouchtchev. Nasser devant effectuer un voyage officiel à Moscou, Bennabi lui adresse le 15 mai une lettre dans laquelle il lui demande d’intervenir auprès du Kremlin en vue d’un soutien à la Révolution algérienne.
Le 12 mai 1958, la revue « Présence africaine », installée à Paris, lui demande l’autorisation de publier des extraits de « L’Afro-Asiatisme » et de préparer un message à l’intention du Congrès des Écrivains noirs qui doit se tenir en septembre à Rome. Le 12 juillet 1958, le journal égyptien « Rose el-Youssef » publie une interview de Bennabi.
Au congrès des Écrivains afro-asiatiques qui s’ouvre à Tachkent (URSS) le 1er octobre 1958, la direction de la Révolution algérienne n’a pas jugé utile d’inclure Bennabi dans la délégation formée de membres dont aucun n’est écrivain. Il en est écœuré. Lorsque se tiendra en février 1959 au Caire le Congrès des jeunesses afro-asiatiques en présence de Nasser, il ne figurera pas non plus parmi les invités.
