En 1955, les équilibres mondiaux donnent l’impression d’être brusquement remis en cause : dans le jeu de la politique mondiale, le Tiers-monde fait une entrée sensationnelle avec la conférence de Bandoeng qui s’est ouverte en avril 1955 en présence des figures emblématiques du Tiers-Monde : Nehru, Nasser, Chou En Laï, Soekarno et d’une délégation du FLN dirigée par Hocine Aït-Ahmed.
La réunion est en soi un événement spectaculaire. Pour la première fois dans l’histoire les deux continents les plus peuplés du monde se réunissent pour définir une ligne de conduite face aux deux superpuissances qui s’affrontent dans la guerre froide.
Ils cherchent à se dégager de l’influence des deux «Grands» en initiant une troisième voie.Bennabi y voit plus qu’une solidarité politique ; il y voit une option civilisationnelle pouvant sortir du sous-développement le Tiers-Monde naissant et un raccourci pour hâter l’avènement du mondialisme. Il y voit la chance d’ériger non pas un troisième bloc mais une civilisation afro-asiatique.
Il trouve là un champ d’application aux idées mondialistes sur lesquelles s’était terminé « Vocation de l’islam » et saute sur l’occasion : « Il n’est plus possible de gouverner le monde avec une science moderne qui projette l’humanité dans l’âge atomique, et une conscience médiévale qui prétend le maintenir dans les structures particulières qui ont engendré la colonisabilité et le colonialisme».
Le bond à accomplir doit se faire de l’ordre technique à l’ordre éthique.Notant que sur les pays présents à Bandoeng quatorze sont musulmans, il est conduit à réfléchir sur le rôle que pourrait jouer l’islam dans la nouvelle donne et écrit : « L’islam est désigné pour être le pont entre les races et les cultures, un facteur de cristallisation, un élément essentiel de catalyse dans la synthèse d’une civilisation afro-asiatique aujourd’hui, d’une civilisation universelle demain ».
Il cherchait une vocation à l’islam ? Il la trouve dans l’actualité même : les relations internationales résultant de la guerre froide lui donnent l’opportunité de montrer ses capacités de géopoliticien d’envergure mondiale. Il entrevoit la possibilité d’une dynamique intercontinentale et souhaite qu’elle soit l’amorce de l’intégration mondiale.Bennabi est conscient de la disparité et de la diversité qui caractérisent les pays présents à Bandoeng :
« Une synthèse ne peut résulter des éléments rassemblés à Bandoeng s’il n’y a pas les conditions d’une catalyse : le facteur qui crée le phénomène bio-historique ». Il commence par rejeter la possibilité d’un afro-asiatisme lié à des données de race ou de langue. Les civilisations ne reposent pas sur ces données, ni même sur les nations. Par contre, la culture et la géographie y jouent une place importante.
Il cherche les bases culturelles de l’afro-asiatisme et en exclut d’emblée le ressentiment anticolonialiste et la haine de l’Occident : « Il ne s’agit pas d’arracher le monde au mépris des Grands pour le livrer à la haine des petits… ». Il croit trouver ces bases dans le principe moral de la non-violence proposé par Gandhi.
Quelque chose qui soit une sorte d’empire afro-asiatique lui apparaît comme proprement impensable. Il le voit plutôt comme un « no man’s land spirituel » entre les deux blocs, fondé sur l’islam et l’hindouisme, ce qui l’empêchera de se cristalliser en bloc monolithique susceptible de servir de base à une œuvre de domination et écrit :
«L’afro-asiatisme se présente à son point de départ comme un système de forces morales, intellectuelles, de forces sociales, économiques et politiques…
Les religions se prêtent difficilement à servir pour moyens à de telles fins. Par conséquent, il n’y a pas lieu de rechercher la cohésion et la cohérence, ni dans un principe unique, ni dans un syncrétisme religieux… Dans son aboutissement, en tant que civilisation, il devra représenter la synthèse de toutes ces forces.
Il doit fonder son éthique sur un principe qui ne saurait être d’essence religieuse….Dans cette dualité (islam-hindouisme), il ne saurait s’agir non plus d’une tentative de syncrétisme, mais d’un pacte moral entre l’islam et l’hindouisme pour assumer une même vocation terrestre ».
Dans son esprit, l’afro-asiatisme n’est pas une fin en soi : « Il n’est qu’une étape nécessaire, le premier degré d’un monde se réalisant à l’échelle planétaire… Il est une certaine phase du mondialisme… La puissance technique a rendu le monde petit, il faut maintenant le rendre habitable. »L’ouvrage sort au Caire en novembre 1956 avec une dédicace au président Nasser.
La version arabe sort en décembre et est préfacée par Anouar Sadate. Il s’ouvre sur le procès de la politique européenne : « Il est incontestable que depuis deux siècles le monde a vécu sous l’empire moral et politique de l’Europe. Les problèmes auxquels ni la politique ni les deux guerres mondiales n’ont pu apporter de solutions efficaces résultent de cette haute direction européenne sur les affaires humaines. Le foyer de la crise se trouve dans la conscience européenne elle-même.
Ceci revient à dire que la crise tient moins de la nature des problèmes qu’à leur interprétation ; qu’il ne s’agit pas d’une crise des « moyens », mais des « idées ». Le monde de l’après-guerre pensait, avec la Charte de l’Atlantique, déboucher sur un nouvel ordre international : « Mais le danger passé, on se contenta de s’installer dans les ruines de l’ancien…
En 1945, on se retrouvait dans les mêmes dispositions qu’en 1919… Le « monde civilisé » qui n’avait pas modifié ses conceptions exotiques à l’endroit du « monde indigène » ne pouvait pas modifier à son égard sa ligne politique…
En fait, ce qui s’est répété en 1919 et 1945, ce n’est pas l’histoire, mais la tentation du monde occidental de la refaire à son profit… Toute la vie internationale est dominée par la « volonté de puissance » qui est inséparable de la civilisation du XX° siècle.
C’est une norme de la psychologie occidentale, une norme qui marque le retard moral de l’homme d’Occident… La volonté des « Grands », avec le droit de veto dont ils disposent dans les discussions internationales, se traduit en fait comme le contre-courant de l’histoire ». On devine à la lecture du livre qu’il l’a écrit rapidement, fiévreusement.
L’ouvrage fourmille de références, de faits, de notes, de documents dont il aurait pu se passer tant on devine l’homme en phase avec un moment de l’Histoire qu’il veut chevaucher et forcer à aller dans la direction qu’il souhaite, qu’il croit possible et peut-être même nécessaire.
Il est stimulé au plus haut point, on sent l’excitation du penseur devant des circonstances favorables à la mise en œuvre de ses vues grandioses de visionnaire qui voit plus loin que les autres, plus loin que les stratégies en action dans le monde.
