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4è LIVRE DE BENNABI : « VOCATION DE L’ISLAM »

by admin

Les Éditions du Seuil en possession du manuscrit du livre depuis près de trois ans ne le publient qu’en septembre 1954. Si les « Les conditions de la renaissance» (1949) a été écrit « pour faire ressortir les conditions que l’individu doit offrir au développement d’une civilisation », « Vocation de l’islam» se propose d’ « étudier l’évolution moderne du monde musulman en signalant les rapports effectifs ou possibles de cette évolution, avec le mouvement général de l’histoire humaine ».

Les premières traces de la perspective mondialiste apparaissent dans les écrits de Bennabi avec la publication des « CONDITIONS DE LA RENAISSANCE » où il note dès le premier paragraphe : « Le peuple algérien ne pourra ni comprendre, ni encore moins résoudre son problème tant qu’il n’aura pas élevé sa conception au niveau du drame humain universel, tant qu’il n’aura pas pénétré le mystère qui enfante et engloutit les civilisations».

Il ne se représente la renaissance algérienne que comme une « solution partielle » et achève ce livre sur cette interrogation : « Notre époque peut-elle enfanter une civilisation qui soit celle de l’humanité et non celle d’un peuple ou d’un bloc ? », à laquelle il répond, et ce seront les toutes dernières lignes du livre : « C’est en achevant sa propre renaissance, en s’acheminant elle-même vers le progrès moral et scientifique, que l’Algérie pourra contribuer efficacement à l’édification de la cité humaine ». Dans « Vocation de l’islam », il veut démontrer que c’est l’unique alternative restant à l’humanité qui a échappé par deux fois à la catastrophe en un quart de siècle, les deux guerres mondiales, mais ne survivra pas à une troisième où sera forcément utilisé l’arsenal nucléaire et écrit : « La technique a aboli l’espace, il n’y a plus entre les peuples que la distance de leurs cultures… La science a aboli les distances géographiques entre les hommes mais des abîmes subsistent entre leurs consciences. Ainsi, les faits et les idées se contredisent.

La terre est devenue une boule exiguë, extrêmement inflammable, où le feu qui prend à un bout peut se propager instantanément à l’autre bout… Ainsi commence une page nouvelle de l’histoire qui a pour titre : l’humanité doit être une ou cesser d’être ».

Le titre de « Vocation de l’islam » soulève beaucoup de questions : quelle place pour l’islam et les musulmans dans le monde ? Comment être musulman et vivre en harmonie avec les autres nations, cultures et religions ? L’islam est-il condamné à n’être que vainqueur ou vaincu ? N’y a-t-il pas pour lui d’autre sort que de poursuivre son chemin en solitaire, en attendant que les autres se soumettent à son culte et adoptent sa vision du monde ? Le problème n’est-il pas dans cette vision elle-même ? Bennabi fournit une réponse : « Le monde musulman n’est pas un groupe social isolé, susceptible d’achever son évolution en vase clos.

Il figure dans le drame humain à la fois comme acteur et comme témoin. Cette double participation lui impose le devoir d’ajuster son existence matérielle et spirituelle aux destinées de l’humanité.

Pour s’intégrer effectivement, efficacement à l’évolution mondiale, il doit connaître le monde, se connaître et se faire connaître, procéder à l’évaluation de ses valeurs propres et de toutes les valeurs qui constituent le patrimoine humain ».Ce livre est, dans l’œuvre bennabienne, le lieu de comparaison par excellence de la civilisation occidentale et de la civilisation islamique.

On le voit dès son arrivée en France en 1930 sonder l’âme française, analyser ses idées et réfléchir sur son attitude à l’égard des musulmans, écrivant :« En s’implantant dans le monde musulman vers le début du XIXe siècle, l’Européen n’apportait de la morale chrétienne que certaines dispositions de son âme, de cette âme belle pour qui la regarde de l’intérieur, du point où convergent ses vertus centripètes, mais qui restera fermée et imperméable aux musulmans.

En effet, du dehors, c’est-à-dire dans ses contacts réels avec le monde musulman, l’âme chrétienne est surtout celle du colonisateur qui, avant d’embarquer pour les côtes barbaresques, les Indes ou les îles de la Sonde, a entendu parler au cours des veillées familiales au coin du feu d’Eldorados fabuleux ». Il reproche à la civilisation européenne d’avoir arriéré les peuples placés sous sa domination.

Malgré leur infériorité militaire, économique, scientifique et sociale, les musulmans ne se sont pas résignés à admettre la supériorité morale de l’Occident : « Il n’y avait pour le monde musulman sur ce plan aucun complexe d’infériorité, c’est-à-dire aucune provocation à se ressaisir, à repenser sa foi.

Et il semble qu’on puisse attribuer l’apathie morale des peuples musulmans méditerranéens en grande partie à cette sorte d’orgueil béat, à cette suffisance concernant leur religion qu’ils mettaient implicitement en comparaison avec une espèce colonialiste du christianisme ».

Bennabi tente de définir les voies et moyens par lesquels les musulmans peuvent apporter leur contribution à la mise en place du nouveau monde. Il pense que malgré son arriération économique, scientifique et politique, le monde musulman a gardé le sens de la valeur morale qui « manque au vieil esprit moderne » et que « l’islam est en voie de se rajeunir » grâce à son contact avec la « valeur cartésienne « .Il aperçoit une synthèse en cours, semblable, estime-t-il, à celle réalisée par le Japon « qui a franchi d’une seule étape la distance qui le séparait (en 1868) du XX° siècle.

Mais il l’a franchie techniquement, méthodiquement, en serrant ses horaires, en utilisant scientifiquement l’homme, le sol et le temps. Le monde musulman doit à son tour enjamber l’intervalle de son retard, en taylorisant ses moyens et ses activités ».

Nonobstant l’implacable critique appliquée à l’homme post-almohadien qui est l’homme musulman de 1949, Bennabi n’en voit pas moins en lui dans ce livre une possibilité de contribuer au monde nouveau qu’il entrevoit : « Le monde musulman est déjà, par son atavisme même, à mi-chemin du nouveau monde.

Aussi arriéré qu’il puisse être, l’homme post-almohadien réalise mieux que l’homme civilisé les conditions psychologiques de l’homme nouveau, du « citoyen du monde », de « l’omni-homme ».

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