Le 16 octobre dernier j’ai reçu une lettre de Kabylie qui m’a bouleversé, car elle venait du fond des âges puisqu’elle concernait un fait qui a eu lieu à Taourirt Moussa il y a plus de vingt-sept ans. C’était exactement le 28 juin 1998, jour de l’enterrement de Matoub Lounès auquel j’étais venu assister.
Je n’avais jamais vu un océan humain pareil en dehors de celui où je m’étais retrouvé en février 1979 à Qom, en Iran, lors de la première apparition publique de Khomeyni qui venait de rentrer de France. J’étais à quelques mètres de lui, étouffant sous la pression humaine malgré le cordon de sécurité établi par les révolutionnaires.
Alors que nous grimpions à pieds les ultimes mètres nous séparant de la maison où reposait Matoub Lounès, nous avons brusquement été, mon groupe et moi, la cible de jets de pierres et de tirs de balles venant des hauteurs qui nous surplombaient. Les gardes qui m’entouraient (des éléments du GIS) tirèrent en l’air et Dieu merci les tirs cessèrent tout de suite sans faire de victimes. Nous en sommes sortis, mes accompagnateurs et moi, avec quelques ecchymoses.
Ce qui m’a touché dans la lettre, ce n’est pas ce souvenir qui avait disparu de ma mémoire quelques jours après l’événement, mais d’apprendre qu’un compatriote qui était sur place en avait souffert plusieurs années après.
Non pas dans sa chair, mais dans sa conscience troublée, dans son âme d’honnête homme, dans sa vaillance morale d’argaz al-aali… Cet homme s’appelle, du moins selon son adresse email, ISSEGMI NDJERDJER .
Voici le contenu du message dont l’objet était : « Pardonne- moi ma bêtise, pardonne-moi mon inconscience ! », suivi du texte suivant :Azul d amoqran (grand )Nous sommes le 28 juin 1998. Matoub Lounès est assassiné depuis trois jours déjà. Dans la demi-heure qui suit, des troubles éclatent à Tizi-Ouzou.
Des jeunes, dont je faisais partie, sont sortis exprimer leur mécontentement et leur désarroi pour avoir perdu leur symbole et leur meilleur repère. Ce jour-là – le jour de son enterrement – j’étais arrivé, comme beaucoup de mes amis, très tôt devant sa maison. Je ne voulais rien rater de la cérémonie de ses funérailles.
Je voulais être le plus proche possible quand sa dépouille sortira de la maison ; pour cela, j’ai joué des coudes pour arracher une place un peu proche de la porte d’entrée de la maison.
Lorsque vous êtes arrivé, je ne sais à quelle heure tellement l’attente était longue, des jeunes, dont je faisais partie, se sont mis à vous jeter des pierres.
Ce geste, aussi brutal qu’injuste, ne traduisait point un rejet de votre personne, mais l’aveuglement d’une jeunesse endeuillée et désemparée, qui ne voulait de la présence d’aucun officiel, ni politique, aux funérailles de son rebelle. Elle voulait que ces funérailles soient simplement populaires.
A vous dire vrai, personnellement, je n’ai aucun moment douté de votre sincérité de vouloir rendre un dernier hommage a notre rebelle. Je sais que même séparément, vous avez lutté pour un même idéal, l’idéal démocratique.
A l’époque, mon jeune âge ne me permettait pas de reconnaître votre véritable valeur car je n’étais pas en mesure de comprendre et de saisir la profondeur de vos réflexions, mais maintenant que j’ai grandi et me suis assagi, je me suis mis a regarder vos vidéos sur les réseaux sociaux, à vous lire et à essayer de vous comprendre.
C’est alors que je me suis rendu compte de l’homme que vous êtes. Conscient que vous figurez parmi les rares voix qui cherchent à éclairer l’opinion publique par vos réflexions, je mesure la gravité de la bêtise de mon geste irréfléchi.
Je regrette amèrement de m’en être pris, fût-ce symboliquement, à un homme de votre envergure.Par ces mots, je viens vous demander pardon avec humilité et respect, et vous prie de croire, Monsieur, en l’expression de mon profond respect.
Que Dieu vous prête longue vie et une bonne santé. Notre nation a tant besoin d’intellectuels de votre envergure, de vos analyses, de vos propositions, de votre vision, de votre sincérité et de votre honnêteté ». Fin du message.
Je lui ai répondu que son gestel’honorait et qu’une délégation de sages de Béni Douala était venue au siège du PRA me présenter quelques jours plus tard les regrets des habitants.
C’était la seconde fois que je venais présenter mes hommages à la famille de feu Matoub Lounes, la première étant celle de son enlèvement puis sa libération en 1994. Sa mère m’avait bien reçu. Il m’a répondu : «Quand j’avais décidé de vous écrire, j’avais fait part à un ami chirurgien et demandé son avis sur le contenu de mon message.
Sa réponse était comme la vôtre : « C’est à ton honneur » m’avait-il dit. Aujourd’hui , en lisant votre réponse, je sens mes épaules libérées de ce fardeau qu’elles ont porté pendant toutes ces années et ma conscience soulagée du sentiment de culpabilité.
Votre réponse renforce l’estime que j’ai pour vous et me conforte dans l’opinion positive que j’ai sur votre personne. Merci pour votre compréhension et pour votre indulgence ».
Merci pour votre grandeur d’âme, frère ISSEGMI NDJERDJER. J’espère pouvoir vous donner l’accolade un jour en Kabylie, ou n’importe où ailleurs…
