Le pape Grégoire VII (1025-1085, 157e pape) est connu pour l’affaire de Canossa dont on a parlé dans un précédent enregistrement. Il est aussi connu dans les annales de l’Église comme celui qui a été le premier à esquisser un dialogue entre l’islam et le christianisme, et cela à travers les échanges épistolaires qu’il a eus il y a plus d’un millénaire avec l’Emir An-Nassir Ibn Hammad, descendant de Bologhine ibn Ziri, fondateur d’Alger.Cet homme est aussi le fondateur de la ville de Béjaïa où il a transféré la capitale de la « Qal’âa des Bani Hammad » en 1067.
Ibn Khaldoun a écrit au sujet de la « Qal’âa » dont la souveraineté s’étendait à de grandes parties de l’Algérie actuelle et de la Tunisie, : « La Qal’a atteignit bientôt une haute prospérité; sa population s’accrut rapidement et les artisans ainsi que les étudiants s’y rendaient en foule des pays les plus éloignés et des extrémités de l’empire.
Cette affluence de voyageurs eut pour cause les grandes ressources que la nouvelle capitale offrait à ceux qui cultivaient les sciences, le commerce et les arts ».
L’Algérie s’appelait alors « Maghreb central » ou, comme l’a désignée le pape Grégoire dans sa lettre à An-Nassir, la « Maurétanie sitifienne » selon son ancienne dénomination romaine.
Ce qui frappe dans cette lettre, c’était qu’elle était une réponse à un courrier du prince berbère qui demandait au pape de nommer un Évêque pour veiller aux intérêts moraux des chrétiens sur son territoire.
Voici le contenu de la réponse du pape Grégoire VII : « Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Anazir, roi de la province de Maurétanie sitifienne, en Afrique :
« Votre Noblesse nous a écrit cette année pour nous prier de consacrer évêque, suivant les constitutions chrétiennes, le prêtre Servand, ce que nous nous sommes empressés de faire, parce que votre demande était juste.
Vous nous avez en même temps envoyé des présents, vous avez par déférence pour le bien heureux Pierre (Saint Pierre), prince des apôtres, et par amour pour nous, racheté les chrétiens qui étaient captifs chez vous et promis de racheter ceux que l’on trouverait encore.
Dieu, le créateur de toutes choses, sans lequel nous ne pouvons absolument rien, vous a évidemment inspiré cette bonté et a disposé votre cœur à cet acte généreux.
Le Dieu tout-puissant, qui veut que tous les hommes soient sauvés et qu’aucun ne périsse n’approuve en effet rien davantage chez nous que l’amour de nos semblables, après l’amour que nous lui devons, et que l’observation de ce précepte : Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fassent.
Nous devons, plus particulièrement que les autres peuples, pratiquer cette vertu de la charité, vous et nous qui, sous des formes différentes adorons le même Dieu unique, et qui chaque jour louons et vénérons en lui le créateur des siècles et le maître du monde.
Les nobles de la ville de Rome, ayant appris par nous l’acte que Dieu vous a inspiré, admirent l’élévation de votre cœur et publient vos louanges.
Deux d’entre eux, nos commensaux les plus habituels, Albéric et Concius, élevés avec nous dès leur adolescence dans le palais de Rome, désireraient vivement pouvoir vous être agréables en ce pays.
Ils vous envoient quelques-uns de leurs hommes, qui vous diront combien leurs maîtres ont de l’estime pour votre expérience et votre grandeur, et combien ils seront satisfaits de vous servir ici. Nous les recommandons à votre Magnificence, et nous vous demandons pour eux cet amour et ce dévouement que nous aurons toujours pour vous et pour tout ce qui vous concerne.
Dieu sait que l’honneur du Dieu tout puissant inspire l’amitié que nous vous avons vouée et combien nous souhaitons votre salut et votre gloire dans cette vie et dans l’autre. Nous le prions du fond du cœur de vous recevoir, après une longue vie, dans le sein de la béatitude du très saint patriarche Abraham ».
Trois siècles après l’arrivée de l’islam le christianisme était donc encore présent en Afrique du Nord et Ibn Nasir trouvait normal d’assurer sa protection en tant que religion du Livre. Le pape avait demandé à l’archevêque de Carthage de désigner un prêtre à cette mission et ce fut Servand.
Le choix fut accepté de l’Émir qui, en plus de cette marque d’ouverture d’esprit, avait racheté tous les prisonniers chrétiens détenus en Algérie et les envoya à Rome.Ce geste d’humanisme rappelle celui de l’Émir Abdelkader qui, huit siècles plus tard, sauvera de la mort des centaines de chrétiens, action qui lui valut une reconnaissance internationale et de multiples distinctions, dont la Légion d’honneur en France et les deux revolvers offerts par le président américain Abraham Lincoln.
Le poète Arthur Rimbaud l’a cité dans un poème comme le « Jugurtha des temps modernes « , comme d’autres l’avaient honoré du titre de « Meilleur ennemde la France ».
Grégoire VII a connu une triste fin de vie, destitué de nouveau et exilé par son ennemi de toujours, l’empereur Henri IV à qui il avait accordé l’absolution à Canossa.
Deux ans après sa mort en 1085, la première croisade commençait par l’attaque d’une ville portuaire tunisienne, par des navires de guerre italiens, sous le pontificat du pape Victor III.
Son lointain prédécesseur, le pape Victor 1er ; quatorzième pape, était un Berbère.
