Si l’Orientalisme a traduit à une certaine époque le désir de connaissance de l’Orient par l’Occident, l’Occidentalisme est le désir de connaissance que n’a pas éprouvé l’Orient musulman pour l’Occident judéo-chrétien ou moderne.
Ils sont rares les penseurs musulmans à avoir tenté d’analyser en profondeur la civilisation occidentale, se limitant à des jugements d’ensemble constitués d’approximations et d’anathèmes, plus que d’analyses compétentes sur ses origines et sa nature.
Le contact entre les deux civilisations a eu lieu à une époque où l’une était à son apogée et l’autre à son périgée, au moment où l’une était devenue « colonisable » et l’autre colonisatrice.
C’est dans ces conditions que l’Orientalisme a ouvert la voie aux « sciences coloniales ». Beaucoup de figures musulmanes ont, au cours des deux derniers siècles, résidé un temps plus ou moins long en France, en Angleterre, aux États-Unis ou en Russie. On peut citer Rifaa Tahtaoui, Ayyad at-Tantawi, Djamel-Eddine al-Afghani, Mohamed Abdou, Mustapha Kamel Pacha, Taha Hussein, Mohamed Iqbal, Sayed Qotb… Ils ne sont pas revenus de leur séjour avec les mêmes conclusions.
Bennabi est celui qui a le mieux connu et compris l’Occident parce qu’il l’a « éprouvé » et non regardé de l’extérieur. Il est entré dans ses entrailles par ses études, son mariage, ses fréquentations, ses lectures et la durée de son séjour en France (un quart de siècle). Les deux civilisations l’ont interpellé par leurs implications sur sa vie et sa pensée puisqu’il a évolué constamment en elles et entre elles.
On le voit dès son arrivée en France en 1930 sonder l’âme européenne, décortiquer ses idées et scruter son attitude face à la civilisation musulmane. Aucun penseur oriental n’a, autant que lui, saisi la mesure de l’âme occidentale et compris ses ressorts intimes.
Ce ne sont pas tant les livres qui l’ont édifié que l’expérience et les enseignements qu’il tirait de son immersion dans la vie européenne, du compagnonnage de sa femme, de ses échanges à l’« Union des Jeunes Gens chrétiens ». Il confie à ses Mémoires : « C’est surtout à mes réunions et à mes contacts à l’UCJG que je dois mon édification sur certaines valeurs essentielles de la vie occidentale.
Je comprends que cette édification ne puisse pas se faire ni par le livre, ni par le spectacle. Aussi, combien mes coreligionnaires les plus instruits des choses de l’Europe me paraissent si peu informés de sa civilisation.»
Il rapporte ses conclusions à ce qu’il sait de la culture arabo-musulmane et échafaude des scenarii métaphysiques : et si les deux cultures pouvaient communiquer ? Et si elles se reconnaissaient mutuellement ? Et si elles coopéraient ?
C’est ce qu’il espère en son for intérieur tout en mesurant l’immense fossé matériel, social et politique qui sépare l’Orient musulman de l’Occident chrétien. Il sait qu’entre eux règne une incompréhension vieille de plus de mille ans et un antagonisme qui s’est matérialisé dans les temps présents dans un rapport de colonisateur à colonisé.
Il exprime ces espérances une quinzaine d’années plus tard dans un article où on peut lire : « Il y a déjà longtemps que la pensée occidentale – sous sa forme orientaliste – a saisi dans le domaine culturel islamique des données de sa propre culture.
Il y a longtemps que les traits communs entre un Maâri et un Dante ont été saisis, que la civilisation provençale a révélé ses origines andalouses, que l’on a noté les familiarités chrétiennes, ou tout au moins évangéliques chez le Ghazali mystique, comme on a noté certaines parentés entre le Ghazali rationaliste et Descartes…
Les recoupements des deux cultures, leurs nœuds successifs en des points essentiels de la morale, de la pensée et de l’art, attestent que l’Orient et l’Occident ne se repoussent pas foncièrement, qu’il n’y a pas d’antinomies fondamentales entre eux… La notion de l’homme demeure le nœud suprême en lequel orientalisme et occidentalisme devraient se confondre en un humanisme réel grâce auquel l’Orient et l’Occident se comprendront par le cœur» (« Orientalisme et Occidentalisme », la République Algérienne du 20 août 1948).
C’est dans ce même article qu’il note en puisant dans ses souvenirs de Normandie : « Le sens le plus profond d’une civilisation n’est pas dans ses signes abstraits ou concrets actuels – l’avion, la banque ou l’éducation – mais dans ses valeurs permanentes qu’on découvre plus aisément parfois au coin d’un champ, sur la figure d’un simple paysan, plutôt que sur les bancs d’une université ou sur les rayons d’une bibliothèque ».
Cherchant à définir le sens de sa vie, il écrit dans une note de ses carnets datée du 13 février 1958 : « Si je récapitule ma vie depuis 1936, je crois que la seule signification valable qu’elle ait à mes yeux, c’est l’espèce d’amour que j’ai toujours éprouvé pour les formes supérieures de vie et qui se résument en la civilisation. Le spectacle de la civilisation m’a toujours ému. Et si je récapitule maintenant ma vie, je trouve qu’elle fut toujours une tentative de passer un peu de cette émotion, de mon amour de la civilisation, autour de moi ».
