A la veille du déclenchement de la 2e guerre mondiale, les puissances coloniales craignent un retournement de l’opinion publique arabe et musulmane contre elles et, de là, un soutien moral à la politique allemande qui les affaiblirait. Il est vrai que les Arabes et les Musulmans, compte tenu de leur situation sous l’occupation et de ce qu’il se tramait en Palestine, avaient toutes les raisons d’être remontés contre les intérêts français et britanniques.
Les élites et les formations politiques dans ces pays se sont retrouvées devant un dilemme, et quelques figures de proue ont même été tentées de basculer du côté de l’Allemagne. Ce n’est pas le cas de Malek Bennabi qui a été pourtant accusé par une rumeur malveillante d’avoir soutenu l’Allemagne nazie contre la France.
Ni dans ses Mémoires, publiés ou inédits, ni dans ses ouvrages, ni dans les centaines d’articles qu’il a écrits entre 1948 et 1973, il n’y a le moindre mot, la moindre pensée contre la France ou les Français, contre la civilisation occidentale, le christianisme ou le judaïsme. Contre le colonialisme et le sionisme, oui.Dans son journal intime intitulé « Pourritures », on lit ces lignes écrites devant la débâcle française de 1940 :
« Comme un jet de lumière, une pensée apaisante traversa mon esprit : Dieu ne frappe pas pour nous donner l’occasion de « savourer » une vengeance, mais pour méditer une leçon et nous améliorer nous-mêmes. Je compris que la leçon m’avait ému, que l’écroulement en quelques jours d’un pays puissant est un sujet de méditation et de recueillement…
Oui, moi le colonisé, l’étudiant à qui on avait interdit tous les accès de la vie, moi le paria à qui on avait fermé toutes les portes, moi qu’on avait traité impitoyablement, je craignais que des Français fussent traités par les Allemands comme je l’avais été moi-même par eux. Et combien de fois je me surpris à prier Dieu pour que leur sort ne devienne pas semblable au mien, au nôtre en Algérie… ».
Du 1er février au 1er juillet 1942, Bennabi est employé à la permanence du PPF du Quartier latin à Paris comme gardien de nuit, passant ses journées à la bibliothèque Sainte-Geneviève où il a connu sa femme dix ans plus tôt. Il ne dit rien dans ses publications ou Mémoires des lectures qu’il a ou des recherches qu’il effectue, mais cette fréquentation assidue de cette bibliothèque pendant cinq mois a dû être extrêmement utile à l’instinct qui le guidait :
« J’y dévorais toute la matière qui constitue aujourd’hui mon bagage intellectuel, hormis ma formation scientifique… On voit aujourd’hui naître une œuvre intellectuelle qu’on avait tout fait pour couper à la racine de 1932 à 1940.
Et l’on me voit aujourd’hui (1952) écrire et publier cette œuvre sans savoir où est sa racine puisqu’on sait que j’écris sans documents et sans possibilité d’en avoir… » C’est probablement dans cette bibliothèque, après celle de l’ « Union des Jeunes Gens Chrétiens » qu’il a dû faire les lectures les plus fondamentales à la formation de sa pensée.
Il quitte cet emploi le jour où on lui demande de jurer fidélité sur le Coran à Jacque Doriot, le chef du PPF, et décide d’aller chercher du travail dans la région de Hanovre, en Allemagne, où il s’arrête à Bomlitz et passer dix-huit mois dans une usine de viscose.
Le soir, il lit et médite sur le Coran dans la baraque où il dort : « Je ne savais pas que j’étais en train de préparer « Le phénomène coranique » ». En décembre 1942, il est nommé « délégué des travailleurs français de Bomlitz ».
Au milieu de l’année, commencent les bombardements alliés. Fin décembre 1943, il quitte l’Allemagne et revient en France où il vit de petits travaux : manœuvre, tâcheron, gardien… En juin 1944, les Alliés débarquent dans la région où Bennabi habite (Normandie). Les Allemands sont en déroute.
Bennabi échappe de peu aux bombardements et rejoint Dreux qu’il doit quitter après quelque temps pour Paris. Il a un immense dégoût de la vie et souhaite mourir de quelque balle perdue. Sa femme et lui sont arrêtés. Quand on l’interroge, la première question qu’on lui pose est : « Où étiez-vous en août 1934, au moment des émeutes anti-juives de Constantine ? ».
Quant à sa femme, on veut savoir pourquoi elle s’est faite musulmane. Il comprend qu’il s’agit d’une machination montée par « l’Araignée » et écrit dans ses Mémoires : « En somme, le caractère essentiel de notre crime, à ma femme et moi-même, résidait dans notre religion.
Mais, évidemment, les « spécialistes des affaires musulmanes » auraient souhaité trouver un prétexte dans « la collaboration »… Ils étaient sûrs de le trouver dans la vie d’un homme qu’on avait acculé à la détresse avant-guerre, et qui avait eu l’occasion de la guerre, de l’occupation, pour se venger ».Le couple est envoyé au camp de concentration de Pithiviers où ils resteront enfermés sans jugement pendant neuf mois. C’est dans ce camp qu’il commence la rédaction du « Phénomène coranique ». Le livre sera dédicacé notamment à M. Georges Marlin, un codétenu qui faisait sortir du camp par son épouse quand elle venait le voir les jours de visite, les feuillets qu’il écrivait.
Aucune preuve n’ayant pu être établie contre sa femme et lui, ils sont libérés le 28 avril 1945 après que tout eut été fait pour justifier les accusations de « collaboration avec les Allemands et sévices contre des Français à Bomlitz ».
Au lendemain des massacres du 08 mai 1945, Bennabi est convoqué pour être à nouveau interrogé par la police : « Connaissez-vous Messali ? Que pensez-vous de lui ? »… Sa femme est arrêtée également et placée à la prison de Chartres. Ils seront enfermés dans la prison de cette ville pendant huit mois.
On cherche dans son passé quelque prétexte pour le condamner, on essaie de fabriquer des charges, on sollicite le témoignage de tous les Français qui étaient en même temps que lui à Bomlitz et dans le voisinage. Rien ! N’ayant pas les moyens de s’assurer les services d’un avocat, on lui en avait commis un d’office, chargé de le faire « avouer ».
A la fin, on est bien obligé de le libérer, aucune preuve n’ayant pu être produite devant le tribunal. Le juge déboute l’accusation en concluant : « En somme, chaque fois qu’on demande un fait précis, l’accusation n’apporte rien. Je vois qu’il s’agit d’une suspicion que la police a voulu monter en épingle contre Bennabi ». Dix-sept mois de sa vie lui ont ainsi été ravis pour rien.
