En avril 1938, un groupe de militants algériens de Marseille crée un « Cercle du Congrès Musulman Algérien » et propose à Bennabi de venir donner des cours aux travailleurs émigrés. Lui qui accorde tant d’importance à la question de l’alphabétisation accepte sans hésiter.
Là, il se trouve en présence de gens simples, naturels, le genre d’êtres humains qu’il aime pour leur nature non pervertie, leur dignité dans la misère, leur droiture. Ce Centre est un ancien atelier de forgeron sis au 6, rue des Chapeliers, loué par ces ouvriers pour répercuter les idées politiques et culturelles qui traversaient l’Algérie.
Bennabi y élit domicile. Il a été convenu que ce ne serait pas une occupation rémunérée, mais un volontariat. Il acquiesce et va en faire un véritable sacerdoce tout au long des onze mois que durera l’aventure. Il dort sur place et se suffit, pour se nourrir, de pain et de fromage.
Sa femme ne tarde pas à le rejoindre et à déployer son art de faire de rien un tout. Le « cheikh sans turban » comme on l’appelle dans ce milieu prolétaire où l’on révère le « ilm » s’organise et fait des prouesses. Il s’engage avec enthousiasme dans ce qu’il vit comme une mission.
Il est heureux, il est métamorphosé psychologiquement, il a l’impression de vivre une résurrection, la sienne. Il parle de cette expérience dans ses « Mémoires » comme d’une victoire sur le colonialisme et la colonisabilité : « Je me trouvais concentré sur l’objet précis que je me proposai : celui de l’éducation. J’en touchais pour ainsi dire du doigt la nécessité.
Les musulmans vivaient ou végétaient à Marseille dans une totale inconscience d’eux-mêmes et de ce qui les entoure. Ils offraient à mes yeux avides d’impressions édifiantes, le plus lamentable spectacle du plus lamentable troupeau humain.Je voyais des Noirs qui avaient de la tenue et de la retenue, de la dignité dans les rues où ils fréquentaient. Les musulmans s’entassaient d’abord dans une même rue – la rue des Chapeliers – de triste mémoire où ils reconstituaient tout le cadre de la vie algérienne, dans ce qu’elle a de plus laid, de plus burlesque.
Les Noirs, eux, se débarrassaient de la brousse et de l’esprit de la brousse en débarquant à Marseille. Les musulmans, en revanche, y reconstituaient toute la panoplie des « originalités indigènes ». On voyait rue des Chapeliers des cafés maures avec les immanquables parties de dominos, le « oudjak » où somnole une bouilloire fumeuse. Au seuil suivant, c’était une gargote.
A la porte pendait une chèvre dépouillée et couverte de mouches. Sur la chaussée, c’était le souk, le bric-à-brac, où tout ce qui est douteux, sale, louche, déchiré, se vendait à la criée… Mais ce spectacle qui était mon cauchemar était précisément à mes yeux ma matière de travail, car je savais à quoi l’administration, qui le tolérait, le destinait au fond.
Je voulais donc surtout le faire disparaître, ou essayer de le faire disparaître. Je conçus mon programme d’éducation en conséquence. »Il donne des cours le samedi soir et des conférences le dimanche.
Il ne veut pas seulement les instruire, leur apprendre l’alphabet et les chiffres, l’écriture et le calcul mais, selon une méthode appropriée à l’âge et au niveau de compréhension de ses élèves, ouvrir leur esprit à des notions d’astronomie, de géographie, d’histoire.
Il leur apprend le savoir-vivre, l’esthétique dans les choses et les actes, la façon de se comporter dehors, ou même de s’asseoir à la terrasse d’un café. Il veut les transformer, leur inculquer la philosophie du devoir, du compter-sur-soi, de l’action collective, éveiller en eux la vie intellectuelle. En un mot, il veut leur enseigner la « Civilisation ». Ce maître insolite écrit tout naturellement : « Je décidai d’abord de civiliser mon auditoire, de le soustraire aux influences de la rue des Chapeliers.
Mes cours furent donc à la fois didactiques, éthiques et esthétiques… Ils visaient surtout à bouleverser la psychologie de mes élèves en leur insufflant le dégoût des attitudes, des manières, des idées indigènes… A tous, j’essayais d’inculquer l’esprit critique, le goût de l’innovation. » Il a de tout temps été convaincu qu’en dépit du colonialisme, il est possible d’accomplir des tâches collectives simples, comme nettoyer un cimetière, donner des cours du soir, créer une association de bienfaisance ou recueillir des orphelins, et donne l’exemple.
Plus tard, en rédigeant ses « Mémoires », il pourra s’arrêter aux détails les plus anodins parce que tout lui est resté : les noms des gens, leurs visages, les dialogues qu’il a eus avec eux…
C’est peut-être en pensant à cette expérience qu’il écrira plus tard au sujet de l’« homme du peuple » qu’il aime tant : « Il y a chez lui une chose admirable et généralement ignorée : c’est la faculté de comprendre, c’est la sûreté de l’intuition…
En tout cas, pour ma part, si je lui ai donné parfois quelques leçons, je lui en dois beaucoup sur les sujets les plus divers. » (« Ecrire en toute conscience », la République Algérienne du 04 juin 1954).
