La succession du Prophète Mohammed a posé le problème du passage du divin à l’humain et de la religion à la politique. Une communauté qui venait de recevoir une nouvelle religion a appliqué une solution humaine à un problème politique que les ulémas ont fait passer plus tard pour une solution religieuse.
Quand un certain nombre de Compagnons du Prophète, Ansars médinois et Muhajirines mecquois se sont rassemblés sous le préau (Sakifa) de Bani Saâd à la nouvelle du décès du Prophète pour désigner un successeur, les opinions se sont opposées et ont failli dégénérer en affrontements.
Les Ansars avaient proposé un candidat de leur camp, Saâd Ibn Obada. Abou Bakr a alors invoqué un hadith accordant la primauté aux Qoraychites dans l’accès au pouvoir. Et pour se concilier les Ansars, il ajouta : « C’est nous les Émirs et vous les Vizirs ».
Certes le Prophète, Abou Bakr, Omar, Othman, Ali, Moawiya, les Omeyyades puis les Abbassides sont tous d’origine Qoraychite, mais l’accès aux responsabilités a été subordonné par le Coran à un critère clair : le mérite, la droiture, la piété.
Pas à l’origine ethnique, ce qui serait un non-sens absolu dans une religion à vocation universelle. Jamais le Prophète n’avait favorisé ou privilégié les Qoraychites en quoi que ce soit. Ils ont été ses plus grands adversaires et l’ont contraint à émigrer à Médine pour échapper à une mort certaine.
Là, il a institué une communauté composée de « Ansars », les Médinois qui se sont islamisés, et de « Muhajirines », les Mecquois qui se sont établis avec lui à Médine. Quand l’islam a triomphé dans la péninsule arabique, le Prophète n’a pas voulu revenir à la Mecque et est resté à Médine où il est mort et enterré.
Peu de temps après l’arrivée du Prophète à Yathrib qui deviendra après cet événement Médine, il a réuni les représentants des douze tribus qui y vivaient, dont près de la moitié était constituée de Juifs et de Chrétiens, et leur proposa un système de gestion de la ville tenant compte de son multi-confessionnalisme.
Le nombre de musulmans était de 1500 sur un total de 10.000 habitants. Ce pacte portera le nom de « Constitution de Médine » (Voir Mohammed Hamidullah, «Problèmes constitutionnels aux premiers temps de l’Islam»).
Abou Bakr était un grand personnage de la Mecque, un sage, un bienfaiteur et un ami de Mohammed avant l’islam. Il était le premier homme à avoir cru en sa mission, le père de Aïcha qui deviendra l’épouse du Prophète, son unique compagnon lors de l’Hégire et celui à qui le Prophète a confié la conduite de la prière collective quand il ne pouvait plus l’assurer lui-même.Abou Bakr n’a pas brigué la succession, c’est Omar qui, par respect pour lui, l’a forcé de l’accepter et convaincu les autres qu’il n’y avait pas meilleur choix.
En effet, personne ne pouvait contester les qualités d’Abou Bakr et c’est pourquoi il a été plébiscité pour occuper une fonction qui n’existait pas avant lui, le califat.La consécration d’Abou Bakr était amplement méritée, mais elle était empoisonnée.
Elle était infectée par le virus de l’ethnicisme qu’il avait créé sans y penser, sans le vouloir, par le simple fait de donner la primauté au critère ethnique, donc racial, dans l’accès au pouvoir. A son insu, il avait planté le germe du séparatisme et des schisme qui allaient miner l’islam et finir par l’exploser en trois courants encore vivaces et visibles de nos jours, notamment dans la guerre en cours au Moyen-Orient entre arabes et Persans, entre sunnites et chiites.
Le chiisme est né de l’apparition de l’idée que le califat ne devait pas revenir à la tribu des Qoraychs, mais à la descendance directe du Prophète (Ahl El-Beyt) par Ali qui était à la fois son cousin, son fils adoptif et l’époux de sa fille Fatima-Zahra. Le droit musulman sunnite classe comme « califes éclairés » les quatre premiers ; les Chiites ne reconnaissent que le dernier (Ali), tandis que les Kharidjites n’acceptent que les deux premiers (Abou Bakr et Omar) parce qu’ils ont été élus.
Ce sont finalement les Kharidjites, en qui le Sunnisme voit des hérétiques, qui avaient raison, qui étaient les plus proches de l’esprit et de la lettre coraniques.
Pour eux, le califat doit être conféré par voie électorale à n’importe quel musulman, sans considération de race, de classe ou de couleur.
Mawardi, auteur de «Al-Ahkam As-Soultaniya», s’est appuyé sur les quatre écoles juridiques du Sunnisme pour élaborer une doctrine d’accès au pouvoir (Imamat ou Califat) qui est devenue celle du Fiqh sunnite.
La première des conditions pour être calife, Émir ou roi en pays d’islam est l’appartenance à la tribu des Qoraych. Cette condition fondatrice porte le nom de « précédent d’Abou Bakr », sans aucun fondement coranique. Le calife peut en outre désigner qui il veut pour lui succéder, même son père, son frère ou son fils.
Si Abou Bakr s’était prévalu non pas d’un hadith discutable, ou prononcé par le Prophète dans un autre contexte avec une autre intention, il n’y aurait pas eu de sunnisme, de chiisme, de Kharidjisme, de théocratie et de monarchies héréditaires. Il a manqué à Abou Bakr de se rappeler d’un autre hadith,« Écoutez et obéissez, dût votre chef être un esclave », pour que l’histoire de l’islam fut autre.
Ali a été calife de 656 à 661, un règne qui a été marqué par la guerre civile et les trahisons. Avant de mourir, on lui demanda de désigner son successeur, mais il refusa: «C’est à vous de décider, je ne vous dirai rien à cet égard».
Son fils, Hassan sera proclamé le lendemain mais, trahi à son tour, il abdiquera au bout de quelques mois au profit de Moawiya. Hassan sera tué par ce dernier qui s’emparera du pouvoir et déplacera la capitale de l’Islam de Médine à Damas. Il gouvernera de 661 à 680.
Au total, l’État médinois, c’est-à-dire le règne du Prophète et des quatre premiers califes, aura duré de l’an 1 de l’Hégire à l’an 41 (622-661). L’État omeyyade durera de 661 à 744, et l’État abbasside de 745 à 1258. Au delà, commencera le règne des non-arabes dans le monde musulman.
