C’est à l’âge de quarante ans que Malek Bennabi a entrepris la rédaction de son premier livre, « Le phénomène coranique : essai d’une théorie sur le Coran », publié à Alger en février 1947. Le livre sera traduit et publié en arabe au Caire dix ans plus tard (1957).Au cours de ses années d’étude à Paris entre 1930 et 1936, Bennabi avait remarqué combien les étudiants maghrébins et orientaux qui venaient poursuivre leurs études en France étaient exposés à l’influence des idées orientalistes.
Faute d’avoir produit elles-mêmes une pensée actualisée, les élites musulmanes modernistes se retrouvaient sous la dépendance des écoles orientalistes, surtout française et anglaise, qui poursuivaient des buts qui n’étaient pas toujours désintéressés.Un bâtisseur doit commencer par les fondations.
Et ces fondations, pour un homme qui s’apprête à livrer sa pensée comme on livre un édifice étage après étage, sont l’islam, le Coran et la prophétie. Il doit « prouver » leur authenticité en les confrontant au scepticisme du scientisme de l’époque et à l’agressivité des philosophies athées en vogue.
Les musulmans ne disposaient jusque-là que des arguments de l’exégèse classique fondés sur l’inimitabilité et la perfection stylistique du Coran pour défendre leur foi. Les convictions des intellectuels, réformistes ou modernistes, comme celles des gens du peuple, étaient placées sous la seule égide de la théologie.
Aux yeux de Bennabi, ces garanties n’étaient plus en mesure de résister aux assauts des idées du siècle particulièrement remontées contre l’esprit religieux en tant que tel. Il fallait autre chose que le principe d’autorité des Anciens. Il fallait placer les convictions religieuses sous une égide nouvelle, celle de la raison.
C’est ce qu’il se propose de faire avec ce travail.D’entrée de jeu il informe le lecteur que « Le phénomène coranique », rédigé pour l’essentiel alors qu’il était enfermé dans un camp de concentration français avant la fin de la seconde guerre mondiale, n’est qu’une indication pour des travaux à venir, nécessitant des connaissances linguistiques et archéologiques étendues pour « suivre depuis les Septantes, la Vulgate, les documents massorétiques, les documents syriaques et araméens, le problème des Saintes Écritures ».
Dans son travail, Bennabi va d’abord lier l’islam au phénomène religieux dans son ensemble, en situant le Prophète dans la chaîne prophétique, et en plaçant la révélation coranique comme l’aboutissement du courant monothéiste.
Loin de lui toute idée de prosélytisme en faveur de l’islam, toute tentation d’établir sa suprématie sur le judaïsme ou le christianisme, ou toute intention de disqualifier les autres prophètes. L’islam n’a jamais fait mystère de sa proximité avec les autres religions, dont il affirme être la confirmation et la continuation.
De nombreux versets l’attestent et d’autres affirment clairement que les musulmans ne seront pas privilégiés par rapport aux autres croyants : « Ceux qui croient, ceux qui sont juifs, nazaréens ou sabéens, quiconque croit en Dieu et au Jour dernier et fait le bien, à ceux-là est réservée leur récompense auprès de leur Seigneur ; il n’y aura point de crainte pour eux et ils ne seront point affligés » (« al-Baqara »-62).
Dans un chapitre intitulé « Rapport Coran-Bible », Bennabi approfondit cet aspect, écrivant : « Le Coran se réclame hautement de la lignée biblique. Il revendique constamment sa place dans le cycle monothéiste et, par cela même, il affirme solennellement les similitudes qu’il peut avoir avec le Pentateuque et l’Évangile.
Mais, observe-t-il, l’islam n’a pas fait que confirmer la pensée monothéiste, il a augmenté sa portée. C’est ainsi que le judaïsme a fondé sur le privilège de l’élection d’Israël « tout un système religieux nationaliste. Dieu y était à quelque chose près une divinité nationale.
Si bien d’ailleurs que l’essence du mouvement prophétique, depuis Amos jusqu’au second Isaïe, sera précisément une réaction violente contre cet esprit particulariste ; tous les prophètes comme Jérémie qui appartiennent à ce mouvement réformiste, feront des efforts afin de rétablir Dieu dans ses droits universels ». Avec le christianisme, la pensée monothéiste a subi une autre entorse : Dieu n’est pas Un, mais multiple.
En outre, il se serait fait homme selon le mystère de la Trinité.Ni dans le premier cas ni dans le second l’islam n’a repris les dogmes sur lesquels reposent les deux religions. Il les a au contraire amendés : Dieu est Un et Universel. Il écrit : « La pluralité et l’anthropomorphisme sont irrévocablement condamnés…
Toute une philosophie religieuse d’essence coranique va pénétrer la culture monothéiste, et on ne sait pas jusqu’à quel point tous les remous ultérieurs de la pensée chrétienne, depuis le mouvement albigeois jusqu’à celui de la Réforme, ne sont pas imputables, comme conséquence plus ou moins directe, à la conception métaphysique du Coran. » C’est en ce sens que l’islam s’identifie à la tradition primordiale universelle (ad-din al-hanif).
En voulant résumer la morale propre à chacune des trois branches du monothéisme, Bennabi relève que si les Dix commandements du Pentateuque prêchent « l’abstention de faire le mal », et que les Évangiles commandent de « ne pas réagir contre le mal », le Coran, qui constitue une récapitulation et un perfectionnement des morales précédentes, « ordonne de combattre le mal et de faire le bien ».
En février 1954, un médecin français se présente à la mosquée de Paris pour proclamer sa conversion à l’islam. C’est le Dr. Emmanuel Benoist. Il confie à un journal : «L’élément essentiel et définitif de ma conversion à l’islam a été le Coran.
J’ai commencé à l’étudier avant ma conversion avec le regard critique d’un intellectuel occidental, et je dois beaucoup au magnifique travail de M. Bennabi, intitulé « Le phénomène coranique » qui m’a convaincu que le Coran était un livre divin. Il y a certains versets qui enseignent exactement les mêmes notions que les découvertes les plus récentes et les plus modernes. Cela m’a définitivement convaincu ».
Effectivement, Bennabi s’est livré dans cet ouvrage à un rapprochement entre le contenu de certains versets et les ultimes connaissances mises à jour par le progrès scientifique. Il n’en a pas fait cependant un motif de satisfaction béate. Pour lui, il importe peu que le caractère divin du Coran soit corroboré par des découvertes scientifiques.
Au contraire, il redoute que les musulmans ne tombent dans des travers comme le « goût du merveilleux » et l’orgueil puéril.
