Portés par le souffle de la grandeur, Nietzsche et Bennabi ont proposé à leurs nations respectives une philosophie de l’existence qui les prémunirait contre la décadence et la confusion mentale. Nietzsche a été pessimiste jusqu’à s’abstraire de son temps quand Bennabi, malgré les vicissitudes qui ont jalonné sa vie, est resté « présent » dans son époque car il était mû par le sentiment d’avoir une autre mission, celle de témoigner.
Le premier était tendu par la volonté de puissance jusqu’à l’aliénation ; le second était porté par la volonté de renaissance jusqu’à l’obsession. Contrairement à ce que l’on est porté à croire, Nietzsche n’était pas un négateur de Dieu et un ennemi des religions.
Son style est essentiellement allégorique et on pense même qu’il a emprunté à la Bible de Luther. Bennabi évoque à son propos dans un article « cette fraîcheur biblique qui n’existe dans le style d’aucun autre philosophe » (« Le problème de la culture », Révolution africaine du 10 avril 1968).
Fils de pasteur, cet imprécateur était en fait dressé contre les valeurs chrétiennes et à leur tête le dogme du « péché originel », valeurs dans lesquelles il voyait l’abaissement de l’homme et la négation de ses aspirations à une vie intense et libre.
Sa détestation du christianisme n’exprime pas un acte de défi, mais une protestation énergique ; il ne s’attaque pas à son essence mais à sa morale, à la psychologie qu’il a instillée dans l’âme occidentale.
Nietzsche était à la recherche d’un « Dieu inconnu » et, faute de l’avoir trouvé comme Goethe au contact de l’islam, il a sombré dans la folie.
Dans son livre le plus violent à l’égard du christianisme (« L’Antéchrist ») il le compare à l’islam et écrit : « Quand l’islam méprise le christianisme, il a mille fois raison : l’islam présuppose des hommes… Le christianisme nous a privés de la moisson de la culture antique, plus tard il nous a encore privés de la moisson de la culture islamique.
La merveilleuse culture mauresque de l’Espagne, au fond plus proche de nous, plus éloquente pour l’esprit et la sensibilité que Rome et la Grèce, on l’a piétinée parce qu’elle devait sa naissance à des instincts d’homme, parce qu’elle disait oui à la vie et le disait avec les raffinements singuliers et précieux de la vie mauresque…
Les croisés, par la suite, ont combattu quelque chose devant quoi il eut été plus séant qu’ils se prosternassent dans la poussière, une culture devant laquelle notre dix-neuvième siècle lui-même ferait bien de se sentir très indigent, très tardif… « Guerre à outrance contre Rome ! Paix, amitié avec l’islam ».
Tel fut le sentiment, telle fut l’action de ce grand esprit libre, le génie parmi les empereurs allemands, Frédéric II » Le style incantatoire imprègne de bout en bout l’œuvre de Nietzsche qui est convaincu que c’est par le chemin souterrain de son âme que l’homme peut être abordé quand on envisage de provoquer en lui une transformation radicale.
Voulant l’atteindre dans ses profondeurs pour déposer en lui le ferment des nouvelles valeurs, il a privilégié les accents religieux qui, seuls, peuvent trouver la voie de la strate inconsciente de la psychologie humaine où se forment les idées primordiales, les archétypes et les motivations.Nietzsche propose en fait une nouvelle religion – « la volonté de puissance » – et emprunte les modes opératoires convenant à cette fin : la révélation sensationnelle, la désignation de nouveaux impératifs, le prosélytisme…
Être prophète comme Zarathoustra ne lui suffisant pas, il érige son œuvre en source « au-delà du bien et du mal » pour balayer les valeurs périmées et les remplacer par d’autres, celles du surhomme dont il se veut le prêtre. C’est un anachorète en colère qui prescrit un impératif catégorique à son époque pour l’amener à se méfier des bavardages stériles.
Nous retrouvons chez Bennabi cet esprit de révolte et parfois cette attitude iconoclaste contre les valeurs dévitalisées aussi bien dans ses écrits publics que dans ses écrits inédits comme ce passage de ses Mémoires où il voue aux gémonies la vieille « culture islamique » : « Dès lors, la culture d’al-Azhar et de la Zitouna, cette culture qui tue les consciences et les âmes, me fit horreur comme la pire calamité qui pût menacer le monde musulman. Depuis, la vie n’a pas cessé, hélas, de me fortifier dans cette conviction.
Pour que l’islam vive ou ressuscite dans les consciences, il faut tuer ce qu’on appelle aujourd’hui la « culture musulmane », cette culture qui empuantit les âmes, avilit les caractères, affadit les consciences, effémine les vertus ».
On reconnaît là les accents nietzschéens d’« Ainsi parlait Zarathoustra » contre « ceux qui parlent d’espérances supraterrestres, ces empoisonneurs… Ils ont quelque chose dont ils sont fiers.
Comment le nomment-ils donc ce qui les rend si fiers ? Ils appellent ça la culture… ». Khalil Djibran, Mohamed Iqbal et Malek Bennabi ont emprunté à Nietzsche ses saisies fulgurantes.
Tous trois ont été marqués dans l’étape de leur éveil intellectuel par le courant vitaliste de la pensée allemande en général, et la philosophie et le style de Nietzsche en particulier. Ils doivent à ce dernier leur ouverture à la conscience tragique et leur découverte de la psychologie faustienne.
Le problème par lequel tous trois étaient habités, celui de l’arriération sociale du monde arabo-musulman et du despotisme qu’exerce l’école traditionnelle sur la pensée, ils l’ont trouvé posé presque dans les mêmes termes dans les œuvres et l’état d’esprit de Fichte, Goethe et Nietzsche.
Aussi partiront-ils tous trois en guerre contre l’abdication intellectuelle, transposant dans la pensée arabo-musulmane moderne le souffle, les images et les concepts de la philosophie allemande.Courageux, le Pakistanais Mohamed Iqbal écrit dans son livre « Reconstruire la pensée religieuse de l’islam » : « Il n’y a rien d’étonnant à ce que la jeune génération musulmane d’Asie et d’Afrique réclame une orientation nouvelle de sa foi. Avec la renaissance de l’islam, il est nécessaire d’examiner dans un esprit indépendant ce que l’Europe a pensé, et la mesure dans laquelle les conclusions qu’elle a atteintes peuvent nous aider à revoir et, si nécessaire, reconstruire la pensée théologique de l’islam ».
Khalil Djibran qui croyait en une religion universelle estime pour sa part que « Dieu a donné plusieurs portes à la vérité, de manière à pouvoir accueillir chaque croyant qui y frappe ».
