Un regain d’intérêt pour les idées de Bennabi s’est fait jour un peu partout dans le monde après sa mort en 1973. Ses livres, dont quelques uns ont été traduits en anglais, en espagnol, en ourdou, en turc, en persan, en malaisien, etc, sont fréquemment réédités. Un grand nombre de thèses de magistère ou de doctorat ont été consacrées à sa pensée dans diverses universités d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique.
Mais le plus remarquable, c’est l’intérêt qu’ont commencé à lui porter des universitaires hors de la sphère islamique comme l’Américain Allan Christelow, le Français Michel Barbot ou l’Allemande Siegrid Faath à qui j’ai parlé de Bennabi pendant de longues heures en 1990
. Quelques mois plus tard elle publiait dans une revue de Hambourg une étude intitulée « Malek Bennabi, écrivain politique, critique social, visionnaire d’une civilisation islamique dans l’Algérie colonisée et indépendante » où elle le décrit comme « Un combattant solitaire, provocateur, ne reculant devant aucune critique inconfortable, prêt à assumer en tant qu’individu les conséquences de ses activités ».
Allan Christelow estime dans une étude intitulée « Un humaniste du XX° siècle : Malek Bennabi » qu’il est « Un des plus productifs écrivains de l’Algérie du XX° siècle. Son œuvre est connue au Moyen-Orient et en Europe aussi bien qu’au Maghreb. Cependant, il est un auteur auquel on se réfère et qu’on cite en passant, mais qu’on n’étudie pas systématiquement…
Le lecteur européen et américain comprennent mieux ses écrits que ceux d’autres penseurs musulmans très connus comme Ali Shariâti ou Sayyed Qotb… Il a essayé de comprendre la civilisation islamique comme faisant partie d’une plus large civilisation mondiale…
La recherche des intellectuels musulmans des voies et moyens pour concilier l’islam et la modernité peuvent susciter un intérêt pour les idées de Malek Bennabi ». Le chercheur américain est parmi ceux qui, relisant Bennabi à la lumière des données du monde actuel, se rendent compte que sa pensée est plus actuelle que jamais : « Aujourd’hui que les conflits du Moyen-Orient prennent une nouvelle tournure et une nouvelle intensité et que la solution semble introuvable, nous avons besoin de voix et d’idées fraîches comme celles de Bennabi… Les idées de Bennabi sont d’une importance éclatante dans ce début du XXI° siècle… L’effort de diffuser ses idées et l’exemple de sa vie, d’inspirer la discussion et la recherche sur lui en vaut la peine. »
Il peinait à lui trouver une place dans les catégories utilisées habituellement pour les intellectuels musulmans et écrivait : « La classification politique qu’on trouve le plus fréquemment en Occident comme libéral, radical, nationaliste, marxiste ou fondamentaliste islamiste, ne convient pas pour classer Bennabi.
Il n’est pas à proprement parler un penseur politique, mais plutôt un penseur social et surtout culturel ». Aussi le baptise-t-il « penseur œcuméniste ». Dans une seconde étude (« Malek Bennabi et les frontières culturelles de l’ère globale ») il semble avoir atteint un autre palier dans l’approfondissement de la pensée bennabienne :
« Malek Bennabi a travaillé pendant une trentaine d’années à établir non seulement les fondements d’un renouveau islamique, mais aussi les bases d’une compréhension entre civilisation et foi… Il a essayé de comprendre la civilisation islamique comme faisant partie d’une plus large civilisation mondiale».
Dans ce texte, Christelow tente d’explorer les pistes qui pourraient relier la pensée de Bennabi aux perspectives américaines en matière de rapports entre civilisations et mondialisation.
Le professeur Michel Barbot a dit de lui devant le colloque sur la pensée de Malek Bennabi organisé à Alger en octobre 2003 dans sa conférence intitulée « Occident et vocation de l’islam chez Malek Bennabi » : «A sa manière humaniste qui n’exclut pas une grande fermeté d’expression, Bennabi a peu à peu construit les linéaments de l’algérianité moderne.
Non pas en opposant et substituant un passé mythique aux réalités cruelles du moment, moins encore en prêchant un retour stérile à un passé idéalisé, mais en analysant patiemment, lucidement, sans compromission ni démagogie, les rapports conflictuels entre ce qu’il appelle l’axe Washington-Moscou et l’axe Tanger-Djakarta. Ces idées s’appliquent parfaitement à la situation qui pèse aujourd’hui sur une humanité recrue d’épreuves et d’injustices…
En relisant ses livres, on est frappé par son absence de manichéisme, son refus de toute apologie des uns et de toute condamnation aveugle de l’Autre.
Son mérite et son courage furent d’autant plus grands qu’il diffusait ces idées porteuses d’espérance, de dignité, de restauration nationale, et donc de futures réconciliations entre 1945 et 1962. Sa lucidité et son objectivité ont surmonté tout cela et appelé à un dialogue des civilisations…
Les valeurs courageuses d’écoute et de synthèse défendues par Malek Bennabi restent valables pour le dialogue Islam-Occident ».Bennabi a voulu être un philosophe des Lumières pour le monde musulman et le doctrinaire de sa renaissance ; il a espéré être reconnu comme le théoricien de l’Afro-asiatisme ; il s’est offert d’être l’historien de la Révolution algérienne puis, à la libération, l’idéologue de sa reconstruction, mais on a préféré à ses idées le baâthisme, le marxisme, le populisme, l’islamisme… Ce sont d’autres noms, selon la mode du moment, qui ont été portés aux nues.
Ces idéologies envoûtantes se sont dissipées comme un enchantement alors que les idées de Bennabi démontrent dans la situation actuelle du monde leur validité, leur utilité et leur pérennité. Non pour hier, mais pour maintenant, pour aujourd’hui et demain
.Il a enrichi les sciences sociales d’une meilleure compréhension de la psychologie et de la sociologie musulmanes, et a fourni une interprétation originale de l’histoire de l’islam. Dans l’histoire de la pensée, il aurait été classé parmi les tragiques s’il avait été Grec, parmi les penseurs vitalistes aux côtés de Fichte, Nietzsche et Spengler s’il avait été Allemand. Français, il aurait été rangé avec Durkheim et Comte. Musulman, il est l’égal d’Ibn Khaldoun. Algérien, il est le premier numéro d’une série qui n’existe pas encore, le précurseur d’un mouvement intellectuel qui n’a pas encore vu le jour et dont la mission serait de réaliser la synthèse des valeurs de l’islam et de l’esprit universel dont il a tant rêvé.
