Ce qui distingue Malek Bennabi (1905-1973) des autres penseurs musulmans, c’est aussi bien l’approche des problèmes que les solutions préconisées. Il n’est pas venu ajouter un « isme » suprémaciste à l’islam, mais analyser son parcours avant de forger les outils conceptuels propres à inspirer les actions intellectuelles, politiques et sociales capables de le sortir de la décadence et du sous-développement dans lequel il est tombé après une brillante et brève épopée.Son centre d’intérêt n’est pas l’étude de l’islam en soi, mais la compréhension d’une problématique plus vaste, celle du phénomène « CIVILISATION», œuvre des hommes dans le temps et l’espace pour réaliser la vocation humaine sur la terre. Il portait un projet : aider à la renaissance du monde musulman non pas dans son ancienne configuration culturelle et géopolitique, mais en l’orientant vers des formes d’organisation inédites qu’il appelait dès 1949 le « MONDIALISME ».
Il n’a pas pensé les seuls problèmes du monde musulman, mais ceux du monde en voie de globalisation qu’il voyait sortir de la deuxième guerre mondiale. Sa vue porte plus loin, plus haut.
Il est un penseur de la « CIVILISATION GLOBALE », c’est-à-dire de l’intégration humaine à l’échelle mondiale. Il ne s’agit pas là d’une nuance, mais de deux préoccupations, de deux domaines complètement différents. Il est devenu un spécialiste de l’Occident et des spiritualités asiatiques autant qu’il l’était du monde musulman.
Son objet était dès le départ la « CIVILISATION HUMAINE » Toute son œuvre porte la marque d’une vision d’ensemble de l’avenir du monde avec ses promesses et ses contradictions. Il voyait le dénouement de ces dernières dans la mise en place d’une « convivencia » universelle où cohabiteraient dans un cadre global les différentes cultures. Ce paradigme ne pouvait être compris de son temps.
Seules les évolutions ultérieures et la situation internationale telle qu’elle se présente à nous en ces premières années du troisième millénaire peuvent permettre sa compréhension.
Il a dès l’entame de sa carrière posé que le monde musulman ne pouvait renaître de ses cendres mais devait se rénover, se sublimer, muter vers des formes supérieures dans un monde universalisé techniquement et culturellement. Il voyait la contribution du monde musulman à ce nouvel ordre à travers un apport de nature morale et spirituelle.
Il ne demandait pas au monde de s’islamiser, ni ne s’illusionnait sur les chances des pays musulmans de devenir des superpuissances. Il ne se représentait pas la « renaissance du monde musulman » sous les aspects d’une aspiration à une puissance militaire capable de dominer le monde, mais d’une force morale et spirituelle : « Son rôle demeure surtout spirituel, comme modérateur des excès de la pensée matérialiste et des égoïsmes nationalistes ».
Il ne voyait pas venir la « Renaissance » d’un quelconque retour au passé, mais d’un important effort moral, intellectuel et politique de préparation à s’intégrer dans le processus de mondialisation (il employait cette expression à la fin des années 1940).
A ses yeux, c’était l’unique alternative restant à l’humanité qui a échappé par deux fois à la catastrophe en un quart de siècle (les deux guerres mondiales) mais elle ne survivra pas à une troisième où sera forcément utilisé l’arsenal nucléaire :
« La terre est devenue une boule exiguë, extrêmement inflammable, où le feu qui prend à un bout peut se propager instantanément à l’autre bout. Il n’est plus possible de diviser les problèmes et les solutions… Ainsi commence une page nouvelle de l’histoire qui a pour titre : l’humanité doit être une ou cesser d’être ».Dans un article daté 11 novembre 1949, « Ruptures et contacts nécessaires » (La République algérienne), il écrit :
« Désormais notre pensée est en contact avec deux axes : celui le long duquel s’écoule la spiritualité islamique, et celui le long duquel circule la technicité cartésienne. Il faut faire les évaluations nécessaires à notre renaissance sur ces deux axes à la fois… Sans doute, une plus large synthèse s’imposerait encore quand on trouvera un axe commun pour la pensée humaine.
Car notre destin doit se réaliser désormais dans un sens planétaire, chacun devant réaliser en lui « l’omni-homme » selon le mot de Dostoïevski, ou le « citoyen du monde » selon la formule de Garry Davis ».
Dans « Les conditions de la renaissance», publié en avril 1949, il avait présenté « les conditions que l’individu doit offrir au développement d’une civilisation ». Mais dans les derniers paragraphes de l’ouvrage, il laissait pointer sa vision mondialiste enveloppée dans une interrogation:
« Notre époque peut-elle enfanter une civilisation qui soit celle de l’humanité et non celle d’un peuple ou d’un bloc ? » Dans « Vocation de l’islam» (1954) il est dck_ plus précis, plus direct : « Le monde musulman n’est pas un groupe social isolé, susceptible d’achever son évolution en vase clos. Il figure dans le drame humain à la fois comme acteur et comme témoin…
Sans doute lui faut-il encore atteindre au niveau de la civilisation actuelle en mettant en jeu l’ère atomique si profondément marquée par l’esprit technique ». L’échec de la « Nahda » avait achevé de le convaincre qu’un sort isolé n’était plus possible pour le monde musulman.
D’un autre côté, le désordre moral de l’Occident n’appelle à aucun compromis. L’homme occidental lui apparaît comme inachevé spirituellement et l’homme musulman comme inachevé sociologiquement.
Il est devant une thèse et une antithèse dont il veut faire surgir une synthèse quisera la perspective mondialiste. Il emploie l’expression « processus de mondialisation » dès 1949. Celle-ci ne lui apparaît pas comme une gigantesque opération de fusion-absorption des nations, mais comme un système multilatéral à inventer collégialement.
Nous en sommes toujours loin.-bùPour Bennabi, les musulmans ne peuvent pas espérer concurrencer l’Occident dans les domaines de la science, de la technologie ou de la puissance. Ils doivent trouver dans une sorte de division historique du travail leur spécialisation.
Or, au regard de leurs « avantages comparatifs révélés », cette spécialisation ne peut trouver à s’appliquer que dans le domaine de la spiritualité, de la morale, des valeurs humaines.
Cette mission est toutefois incompatible avec l’état de leur sous-développement social et politique. Ils doivent au préalable se réformer mentalement, politiquement et économiquement pour se hisser au rang de nations développées et espérer devenir des exemples à suivre. Si Bennabi n’est pas le premier à déceler dans le travail de l’histoire la tendance mondialiste, il est par contre le premier à situer l’islam dans cette perspective et à vouloir l’y installer.
Au temps de la colonisation, il croyait en une Algérie multiconfessionnelle, multiculturelle et multiraciale ; à l’indépendance, il a espéré une Algérie pluraliste ; mais toujours il a cru en un monde unifié où le musulman jouerait le rôle d’aiguillon spirituel et moral.
