Le Sommet des chefs d’État africains a adopté le 15 février à Addis Abeba « l’Appel d’Alger » sur les crimes de l’esclavage, du colonialisme et de l’apartheid en Afrique.
Il a appelé les anciennes puissances coloniales à « assumer leurs responsabilités historiques en reconnaissant les injustices commises ».
Le penseur algérien Malek Bennabi (1905-1973) est l’auteur d’une théorie sur le phénomène colonial dans lequel il a vu un rapport dialectique entre le colonialisme et ce qu’il a appelé la « colonisabilité », écrivant dans son livre « Vocation de l’islam » publié en octobre 1954 :
« Il y a un processus historique qu’il ne faut pas négliger sous peine de perdre de vue l’essence des choses, de ne voir que leurs apparences.
Ce processus ne commence pas par la colonisation, mais par la colonisabilité qui la provoque. Dans une certaine mesure, la colonisation est l’effet le plus heureux de la colonisabilité parce qu’elle inverse l’évolution sociale qui a engendré l’être colonisable :
celui-ci ne prend conscience de sa colonisabilité qu’une fois colonisé. Il se trouve alors dans l’obligation de se « désindigéniser », de devenir incolonisable… »
Le livre est sorti à Paris à la veille du déclenchement de la révolution du 1er novembre 1954 qui allait fournir la preuve éclatante de la véracité de cette thèse puisque sept ans plus tard le colonialisme français quittait l’Algérie devenue indépendante au prix de très lourds sacrifices, ceux du colonialisme mais aussi, selon cette théorie, ceux de la colonisabilité puisque c’est elle qui a conduit au colonialisme.
Bennabi explicite sa pensée en ce sens : « Il faut faire une distinction fondamentale entre un pays simplement conquis ou occupé, et un pays colonisé.
Dans l’un, il y a une synthèse préexistante de l’homme, du sol et du temps qui implique un individu incolonisable. Dans l’autre, toutes les conditions sociales existantes traduisent la colonisabilité de l’individu : dans ce dernier cas, une occupation étrangère devient fatalement une colonisation ».
Il prend des exemples au-delà de la sphère africaine et écrit : « Rome n’avait pas colonisé mais conquis la Grèce. L’Angleterre, qui a colonisé 400 millions d’Hindous parce qu’ils étaient colonisables, n’a pas colonisé l’Irlande, soumise mais irrédentiste.
Par contre, le Yémen qui n’a jamais cessé d’être indépendant n’en a tiré aucun profit parce qu’il était colonisable, c’est-à-dire inapte à tout effort social.
D’ailleurs, ce pays ne doit qu’au simple hasard des conjonctures internationales d’avoir conservé son indépendance… Ainsi donc, la colonisation n’est plus la cause première à laquelle on puisse imputer la carence des hommes et la paresse des esprits.
Pour porter un jugement valable en ce domaine, il faut suivre le processus colonial depuis son origine, et non pas s’en tenir au seul moment présent :
il faut le saisir en sociologue et non en politicien… Une con-clusion logique et pragmatique s’impose donc, c’est que, pour se libé¬rer d’un effet, le colonialisme, il faut se libérer d’abord de sa cause, la colonisabilité ».Parmi les chefs d’États réunis à Addis Abeba pour condamner le colonialisme, combien seraient ceux acceptant de condamner la « colonisabilité » ?
Combien seraient ceux qui pourraient affirmer que leur nation n’est plus colonisable, que leurs citoyens sont unis et satisfaits de leurs institutions, que les richesses sont bien partagées, les indices de développement humain réunis, le pays réellement indépendant, souverain et capable de se défendre par ses propres moyens ?Car la « colonisabilité » a changé de visage :
elle est devenue despotisme intérieur, incompétence à gérer les affaires publiques, dilapidation des ressources nationales, endettement extérieur…
La matière grise fuit le pays, les rapports qui lient les gens se diluent, le « moi » des individus s’hypertrophie, l’individualisme se retourne contre le corps social, les citoyens haïssent leur pouvoir, désespèrent de leur pays, deviennent réfractaires à la loi, se comportent sans égard pour le bien public ou l’intérêt commun, chacun s’efforçant d’arracher ce qu’il peut à la nation mourante…
Par ce concept, Bennabi a donc surtout voulu désigner un état des relations sociales, une qualité des rapports entre les individus, les causes qui empêchent toute dynamique sociale…
Beaucoup de peuples qui se sont libérés du colonialisme au cours du dernier siècle ont vu leur situation empirer et eux régresser, revenir à l’anarchie, à la guerre civile, aux querelles tribales…
Face à l’ennemi, ils ont pu s’unifier, agir de concert, mais sitôt celui-ci parti, c’était le retour à la division, à la déliquescence, à la corruption, aux coups d’État…
Une année après l’indépendance de l’Algérie, Bennabi note dans ses Carnets en date du 03 septembre 1963 : « Aujourd’hui, nous avons cessé d’être colonisés. Mais avons-nous cessé pour autant d’être colonisables ? Je ne saurai l’affirmer.
Et je dois dire que les années passées en Orient n’ont fait que renforcer dans mon esprit la notion de colonisabilité qui, au contact de la réalité sociale de ces pays, m’est apparue valable pour ces pays même s’ils n’ont pas connu la colonisation sous ses formes classiques ».
En 1970 il rédige une nouvelle préface à « Vocation de l’islam » où perce son désespoir : « Les allures ont certainement plus ou moins changé, le fond est resté le même.
La colonisabilité n’a pas changé, elle a seulement changé de toilette. Regardez-la la coquette ! se mirer dans le miroir de ces indépendances au rabais pour passer au bras de son vieux compagnon, le colonialisme, devenu son chevalier servant dans ces salons décorés en bureaux d’études de sa pseudo-technocratie.
Et regardez-le, lui, comme il sait faire le vieux coquin du compliment à la vieille moukère sur ses bigoudis d’emprunt et l’éclat incomparable de son râtelier … »Le couple maudit mais fidèles l’un à l’autre, a persécuté Bennabi des années 1930 à sa mort en 1973, pour cette notion, notamment.
