Lorsque j’ai publié en 2006 mon livre « L’islam sans l’islamisme : vie et pensée de Malek Bennabi » aux Editions Samar, il comportait la dédicace suivante : « A la mémoire de Paulette Philippon, du Dr Abdelaziz Khaldi et des frères Hamouda et Salah Ben Saï, sans lesquels Bennabi n’aurait pas été tout à fait ce qu’il a été. A Mme Vve Bennabi, à ses filles Imène et Rahma, à son fils Habib, en témoignage de gratitude et d’affection ».
Le vendredi 5 décembre 1931, Bennabi se marie avec une Française qu’il a connue à la bibliothèque Sainte-Geneviève, à Saint-Michel, non loin de l’hôtel où il logeait et du lieu où il étudiait.
Le mariage a été célébré religieusement en présence du Marocain Mohamed al-Fassi et du Tunisien Habib Thameur. Il offre à sa femme un « sadaq » (dot) d’un quart de dinar soit, à l’évaluation de 1931, quatre francs : « J’avais versé cette somme à ma femme qui garda les quatre pièces que je lui ai données et les garde d’ailleurs jusqu’à ce jour (1951)… Elle allait devenir mon épouse, ma compagne et un peu la remplaçante de ma mère quand celle-ci mourra (1934) ».
Paulette s’était convertie à l’islam et avait pris le nom de Khadija. Bennabi la présente dans ses Mémoires inédits en ces termes : « Elle m’apportait sur les choses que je voyais le témoignage de celui qui les voit du dedans, qui les incarne. En effet, elle incarnait les valeurs de civilisation qui étaient, plus ou moins consciemment encore, l’objet du plus vif intérêt de ma part.
En fait, j’étais à bonne école : ma femme devenait pour moi une précieuse source d’information et de formation de mon caractère en me mettant intellectuellement et moralement en confrontation directe avec les vertus et les défauts de sa race, de sa civilisation. Que de choses n’ai-je pas apprises à cette école ! »Il partageait avec elle une grande connivence intellectuelle, morale et politique et note :
« La vie du logis commençait pour nous quand je rentrais le soir. Je prenais une détente en prenant une tasse de thé et en devisant avec elle des choses d’Algérie ou des choses de la religion. Elle aimait me voir lire le Coran à haute voix après ma prière du « maghrib ». Il lui témoigne sa reconnaissance et son admiration en maints endroits de ses Mémoires et de ses Carnets. Des pages entières lui sont consacrées où on peut lire, notamment :
« Khadija avait un sens de la vie intérieure qui se manifestait dans le moindre détail… J’appris à mettre mes semelles sur des bouts de flanelle disposés à la porte pour ne pas ternir un parquet frotté comme un miroir. Dès le repas terminé et la toile cirée retirée, la petite table sur laquelle nous mangions devenait un petit meuble de garniture avec, au centre, le petit bouquet de fleurs que Khadija renouvelait chaque fois qu’elle allait au marché… J’allais connaître avec elle les ressources décoratives que des doigts de fée et du cretonne bon marché mettent à la disposition de la plus modeste bourse… En arrangeant ma vie matérielle d’une certaine façon, elle m’a permis de mieux percevoir de la civilisation ce côté qu’on n’enseigne dans aucun manuel ».
Mais la vie n’allait pas être tendre avec eux.Treize ans après (1944) ils allaient connaître les affres de la prison comme on l’a vu dans le précèdent enregistrement et, douze autres après (1956) la séparation, lui exilé au Caire jusqu’en 1963, et elle, seule, abandonnée et malade, à Dreux. Ils ne se reverront pour quelques jours qu’une année avant leur mort à tous les deux à cinq mois d’intervalle en 1973.
Il lui envoyait assez souvent de l’argent du Caire et avait mis à son nom les droits d’auteur que lui servaient les Editions du Seuil pour « Vocation de l’islam ».. Il est en séminaire chez lui, entouré de ses disciples, lorsque le 26 mai 1973 un facteur sonne à la porte vers 17h00 pour lui remettre un télégramme envoyé par l’hôpital où venait de décéder Paulette-Khadija.
Bennabi suspend aussitôt la séance et se retire pour porter la nouvelle à ses filles à qui il demande de faire leurs ablutions en vue d’une prière commune pour l’âme de la défunte, « la grande sacrifiée pour la cause de l’islam. » Il poursuit dans son Journal intime : « Moi-même je fais mes ablutions et fais une prière. Un sanglot m’étreint.
Mais en même temps que je sens que la mort a délivré Khadija de sa solitude et de sa longue maladie, mon sanglot devient une imploration : « Dieu ! accorde-moi de la revoir en Ta Paix Eternelle ! »
Si Paulette-Khadija a eu à s’occuper pendant vingt-cinq ans de la vie d’adulte et d’écrivain de Bennabi, la seconde, sa cousine Khadoudja Haouès, a eu à s’occuper pendant treize ans de la gestion de son foyer et de l’éducation des trois filles qu’elle a eues avec lui.
Après la mort de Bennabi, elle va se débattre toute seule et sans moyens pour pourvoir à leur instruction et à leurs besoins jusqu’à leur mariage. Bennabi parle beaucoup d’elle dans ses Carnets en la désignant toujours par le titre de « Mme Bennabi ». Il trouva en elle un solide appui moral trempé dans la finesse d’esprit et le sens de la répartie du terroir tébessien.
Courageuse, pratique, consciente de la précarité dans laquelle ils vivaient, elle a veillé sur lui jusqu’à sa mort puis sur ses filles Imène (médecin) et Rahma (biochimiste). Après la mort de son mari, Khadoudja eut encore à surmonter une autre tragédie, la perte de sa fille Ni’ma à la fleur de l’âge en 2003. C’est avec un véritable régal qu’on l’écoute dérouler dans son langage truculent l’infini rouleau de ses souvenirs.
Les filles de Bennabi vouent encore à ce jour à Khadija une tendresse nimbée d’un respect admiratif et évoquent volontiers les souvenirs qu’elles tiennent de lui. Lors des discussions que j’ai eues avec la famille en mai 2005 à Los Angeles, leur mère me confia dans un moment de détente qu’elle avait souvent posé la question à Bennabi de savoir laquelle des deux il avait le plus aimée.
Il refusait d’y répondre, rapporte-t-elle, jusqu’au jour où il se décida enfin à satisfaire sa curiosité.
