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LOUIS MASSIGNON A-T-IL INFLUENCE LA RÉVOLUTION ALGERIENNE ?

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Le Dr. Allan Christelow , professeur d’université américain qui a rédigé l’introduction de mon livre « L’Islam sans l’Islamisme : vie et pensée de Malek Bennabi » en 2006, est un spécialiste de la pensée de Malek Bennabi. Il s’est interrogé dans un de ses écrits (« Un humaniste musulman du XX° siècle, Malek Bennabi ») sur les relations tumultueuses de Bennabi et de Hamouda Ben Saï avec Louis Massignon, où on peut lire : « Leur relation avec lui finit par se tendre au point de casser car même s’il éprouvait une sympathie sincère pour l’islam, Massignon était étroitement lié aux positions officielles de la France et revendiquait l’Algérie comme une partie intégrante de la France.

La rupture fut plus dévastatrice entre Massignon et son élève Ben Saï, et douloureuse pour les deux… Ben Saï, apparemment anéanti physiquement et émotionnellement, ce fut Bennabi, ingénieur de formation, qui prit le relais. Que Bennabi ait non seulement survécu, mais réussi à percer à travers la violence des années du mouvement nationaliste, de la Révolution et de l’Indépendance, attestent d’une grande force de caractère et du sens de la perspective.

Et bien qu’il ait écrit un petit livre dans lequel il mettait en garde les étudiants musulmans contre l’influence des orientalistes, il n’a jamais utilisé son talent en vitupérations contre Massignon, car même s’il s’opposait à Massignon qui défendait la présence française en Algérie, il était resté influencé par ses idées ».J’ai pu établir le nombre de fois où Bennabi s’est référé directement ou indirectement dans ses articles à Massignon. Il le cite nommément ( et positivement) dans le premier article qu’il a publié dans le journal de Ferhat Abbas, « La République Algérienne » du 6 juin 1948, intitulé « La langue arabe à l’Assemblée nationale ». Puis dans deux autres articles : « A la veille d’une civilisation humaine-3 » paru dans « La République Algérienne du 1er juin 1951) et « Un dialogue implique deux consciences » dans le même journal le 10 juillet 1953).

Il fait allusion à lui (négativement) dans « Charivari colonial » publié dans « Le Jeune Musulman » du 26 février 1954, et « Un crime anormal » paru dans « La République Algérienne » du 30 octobre 1953), et de nouveau, positivement, dans « A la veille d’une civilisation humaine 2 » (la « République algérienne » du 13 avril 1951).Dans ses livres, Bennabi fait allusion à lui dans « Le phénomène coranique » et « Vocation de l’islam ».

En matière de « pensée », Bennabi a reconnu le bien fondé de la distinction opérée par Massignon entre les notions de « Tagdid » et de « tagaddud ». On peut en effet trouver quelques ressemblances entre certains paragraphes de « Vocation de l’islam » au chapitre « Le premier contact Europe-Islam », et un texte de Massignon de 1947 (« Interprétation de la civilisation arabe dans la culture française » in « Opéra Minora », T.1) sur les origines agrestes de la civilisation française et nomades de la civilisation arabe qui donneront le « type aryen » et le « type sémitique », catégories auxquelles recourra Bennabi sous d’autres noms dans sa théorie des idées et de l’alternat des cultures.Avant Bennabi, Massignon a parlé de « Méridien de la Mecque » …

On peut aussi rapprocher l’expression « Axe Tanger-Djakarta » chez Bennabi de la phrase de Massignon : « Tous les pays musulmans se tiennent depuis Java jusqu’au Maroc… » Mais, au-delà de l’utilisation commune de ces matériaux, il n’y a rien qui atteste de la présence d’une influence de Massignon sur la pensée bennabienne.

Massignon avait une vision globale et à long terme du monde musulman. Il a composé un « Annuaire du monde musulman » et animé la « Revue du monde musulman » où toutes les informations concernant celui-ci étaient répertoriées ». Il est l’auteur d’une grande masse d’études dont la plupart ont été réunis dans « Opéra Minora » (2500 pages !) et « Parole donnée ».Il était un pilier des « sciences coloniales » qu’il a contribué à asseoir, et un missionnaire aux sens propre et figuré du terme.

Il est le fondateur de l’école orientaliste française du XXème siècle et le père spirituel de nombreuses figures dont on peut citer Taha Hussein, Mohamed Iqbal, Rachid Ridha, Mustapha Abderrazik, Ali Shariati, etc. Comme il a influencé la plupart des orientalistes français de son époque : Henry Corbin, Maxime Rodinson, Vincent Monteil, Henri Laoust, Louis Gardet, Jacques Berque, Jean-Paul Charnay, Jean Déjeux…La vision du monde de Massignon était passéiste, colonialiste, évangéliste, néo-conservatrice.

Il a incarné l’orientalisme au service du colonialisme, personnifié la France impériale, coloniale et évangélisatrice, et régné sur l’islamologie qu’il a voulu mettre au service de la présence française dans le monde musulman.A peine la première balle du 1er novembre 1954 était-elle tirée que Massignon se trouvait dans le bureau du Gouverneur général de l’Algérie, Jacques Soustelle, un de ses anciens élèves. En présence du commandant Vincent Monteil et de l’ethnologue Germaine Tillon.

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir jusqu’où et jusqu’à quand la Révolution du 1er novembre 1954 a été influencée par Louis Massignon dont le nom figure dans la Plateforme de la Soummam sans que personne n’y ait fait attention, y compris Bennabi. Mais s’il n’avait pas l’information, il était de ceux qui ont rejeté la Plateforme de la Soummam en 1956 au Caire. Pour des considérations idéologiques, et non de pouvoir.Autant l’autobiographie de Bennabi est dominée de 1931 à 1955 par l’ombre de Massignon, autant le nom de celui-ci disparaît quasi-définitivement au-delà.

Bennabi ne le citera plus qu’en deux occasions : le 20 décembre 1962 quand il note dans ses Carnets : « Ce soir, la télévision a donné une nouvelle d’une réunion de l’Académie arabe à la mémoire de Massignon mort, semble-t-il, en novembre dernier. C’est ainsi que j’ai appris la mort de cet homme qui fut implacable pour ma famille à cause de sa haine pour moi. » et, la deuxième fois, dans un article de 1968 intitulé « Signification de la grève de l’université » paru dans « Révolution africaine » du 06 mars 1968.Précisons que Massignon est mort le 31 octobre 1962, et Bennabi le 31 octobre 1973.

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