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7e LIVRE DE BENNABI : « IDÉE D’UN COMMONWEALTH ISLAMIQUE »

by admin

Le monde dans lequel vit Bennabi en 1958 est marqué par la prééminence de vastes ensembles : URSS, Commonwealth britannique, Communauté européenne des Six, OTAN, Comecon… Seul le monde musulman est dispersé car ne possédant ni une volonté collective, ni des intérêts objectifs communs, ni un continuum géographique. Composé d’États nouveaux ayant accédé pour la plupart à l’indépendance depuis peu, les pays musulmans sont divisés politiquement, les uns proches de Moscou, les autres alliés des États-Unis ou de l’Europe. Entre le 07 et le 18 octobre 1958, Bennabi rédige au Caire un petit livre intitulé « Idée d’un Commonwealth islamique » qui est publié en février 1960. Mais cette idée de « Commonwealth » pose problème quand on la place dans la perspective ouverte par « Vocation de l’islam » et « L’Afro-asiatisme ».

On a l’impression que la pensée de Bennabi opère une rétrogradation puisque « Vocation de l’islam » exaltait l’aspiration au mondialisme, « L’Afro-asiatisme » proposait une démarche pour réaliser la jonction entre l’Afrique et l’Asie, tandis que « Idée d’un Commonwealth islamique » met en avant un critère religieux pour monter un ensemble géopolitique. Autant dans les deux premiers Bennabi a déployé des trésors d’ingéniosité pour dessiner un futur universel, ou à tout le moins régional, autant on s’étonne de le voir se rabattre dans le troisième sur un rassemblement d’essence idéologique.

Mais est-ce vraiment le cas ? Trois mois après son arrivée au Caire fin avril 1956, Bennabi adresse au Secrétaire général du Congrès islamique qui se trouve être le colonel Anouar Sadate une lettre datée du 20 juillet 1956 (soit trois mois avant la parution de « L’Afro-asiatisme ») où on peut lire : « Je me permets de vous soumettre deux documents qui ont trait aux problèmes du monde musulman. Le premier est un chapitre que je détache d’un ouvrage intitulé « L’Afro-asiatisme » que j’ai consacré aux problèmes soulevés à Bandoeng… Le deuxième document représente le schéma d’une étude du monde musulman en vue de son organisation sous forme de Commonwealth… Je crois, si cette étude était entreprise systématiquement, elle constituerait le meilleur guide pour la génération actuelle…». Bennabi attendait trop de l’afro-asiatisme car l’idée n’avait pas encore créé sa substance. Il avait en fait mis à sa charge trop de responsabilités : sortir les pays sous-développés de leur état et amener les pays développés à renoncer à la « puissance ».

Mais il ne s’est pas trop engagé quant aux chances de succès puisqu’on le voit écrire avec une certaine prudence dans « L’Afro-asiatisme » : « Bandoeng est surtout un bilan de virtualités. Il reste à actualiser ces virtualités en réalités concrètes traduisant les idées nées au cours des débats en conduites précises, en réalisations effectives, de nature à transformer la condition de l’homme afro-asiatique ».S’il n’a pas assisté à la première conférence de Bandoeng d’avril 1955, Bennabi a assisté à la deuxième qui s’est tenue au Caire en décembre 1957 où lui est apparue « l’inanité de tout effort d’unification économique au sein d’une association hétérogène ».

C’est la première brèche dans son rêve afro-asiatique, et c’est alors qu’il reprend le « Schéma d’une étude du monde musulman en vue de son organisation sous forme de Commonwealth ». Craignant que cette idée n’ait été comprise comme un recul dans sa pensée, Bennabi s’en justifie dans l’introduction à la réédition de ce petit livre en 1971 et la réinsère dans sa vision mondialiste, écrivant: « Si, il y a quinze ans, c’est dans une perspective surtout islamique que l’auteur s’est placé pour rédiger ces pages, aujourd’hui c’est dans une perspective largement humaine qu’il faut reconsidérer le problème… Or, si depuis quinze ans la première perspective ne s’est pas considérablement modifiée, la seconde s’est totalement transformée.

Si bien que la réédition de cette étude vient à un moment où l’islam ne concerne pas les seuls musulmans mais tous les hommes… Le Commonwealth islamique doit voir le jour comme la réédition d’une civilisation, et non d’une nouvelle forme d’empire… Il ne peut être conçu comme une simple structure politique, économique et stratégique, adaptée à de nouveaux rapports de force dans le monde, comme le modèle britannique, mais comme une structure morale et culturelle nécessaire au dénouement, non seulement de la crise sociale actuelle des pays musulmans, mais au dénouement de la crise spirituelle de toute l’humanité». Esprit positif et clairvoyant, Bennabi n’est pas sans savoir que la réduction à l’unité des nombreuses sociétés qui composent le monde musulman, est une gageure, sans parler de leur dispersion géographique.

Le monde arabo-musulman se présente au moment où il écrit ce petit livre et selon sa propre terminologie sous la forme de six ensembles : le monde musulman noir ou africain, le monde musulman arabe, le monde musulman iranien (Iran, Afghanistan, Pakistan), le monde musulman malaisien (Indonésie, Malaisie), le monde musulman sino-mongol, et le monde musulman européen.Quand il s’agira de la mise en œuvre du projet, Bennabi indique qu’il ne faudra pas procéder à partir d’un point central, comme cela s’est fait au temps du Prophète, c’est-à-dire à partir d’un pays donné, mais en partant des différents mondes pour converger vers un centre qui est l’idée de Commonwealth elle-même.

Il ne s’agira pas d’une fusion de ces mondes, mais de leur articulation. Le principe intégrateur découle de leur unité spirituelle, mais « cette unité ne peut remplir efficacement son rôle intégrateur, que si elle prend corps sous une forme adéquate représentant la volonté collective du monde musulman ».

Bennabi s’est contenté au total dans ce modeste ouvrage d’indiquer des pistes plutôt que de s’engager dans des propositions qu’il laisse à la discrétion des États. Le livre s’achève sur cet avertissement (nous sommes en 1958 !) : « Il faut qu’une révolution sociale s’accomplisse du dedans, sinon elle viendra de l’extérieur. Il y a donc danger pour les vingt années à venir »…

Le monde musulman peut-il accomplir sa révolution selon un processus déterminé, réglé par un plan préétabli qui tienne compte des éléments psychologiques et des facteurs sociaux propres à la société musulmane actuelle ? Ou bien, faute d’une orientation judicieuse, se verra-t-il conduit à une révolution dont il n’aura pas le contrôle ? »

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