Commencé en juin 1957, juste après la parution de « SOS Algérie », ce livre est achevé en septembre 1957 mais n’est publié qu’en juillet 1960.
Un moment, Bennabi avait pensé lui donner le titre de « Mémoires d’un combattant du front idéologique ». Le géopoliticien qu’on a découvert dans « L’Afro-asiatisme » veut lever dans cet ouvrage le voile sur le rôle obscur joué par la lutte idéologique, et le maintien du colonialisme dans les pays arabo-musulmans.
Pour lui, le colonialisme ou l’impérialisme planifie sa politique dans des centres d’études, des écoles, des universités, des « think tank » spécialisés. Leur intérêt est de répandre le plus possible d’idées fausses dans le monde musulman, et le moins possible d’idées justes. Ils mettent au point des procédés pour tuer les idées justes et promouvoir les idées fausses comme le marxisme, le baâthisme, la négritude, le laïcisme et, de nos jours, islamisme. Et Bennabi d’écrire : « Il existe un contrôle international de la circulation des armes et des munitions, mais on ignore généralement qu’il existe aussi un contrôle sur la circulation des idées.
On ne sait pas qu’il existe de par le monde des observatoires spécialisés qui suivent attentivement le mouvement des idées, notant leur apparition, leur trajectoire, leur réflexion, leur réfraction dans des milieux divers. Exactement comme il existe des observatoires astronomiques qui étudient le mouvement des astres ».
La lutte idéologique, expression dont il est vraisemblablement l’inventeur, est une stratégie de domination par d’autres moyens que les armes. Elle a pour but de désarmer et d’affaiblir l’adversaire en agissant sur ses idées et ses motivations par la réduction de leur efficacité et, quand il s’agit d’un individu qui produit des idées, de chercher à l’isoler de son milieu social. Étant donné le rôle crucial que jouent les idées dans la vie sociale, économique et politique, elles sont toutes désignées pour être l’objet d’une lutte idéologique.
Bennabi écrit : « Quand nous ignorons la valeur d’une chose, cela ne veut pas dire que tout le monde l’ignore. Par exemple, des générations de nos coreligionnaires ont vécu en Irak à proximité des nappes de pétrole affleurant du sol. Ces générations ont ignoré la richesse qui s’étalait sous leurs yeux, jusqu’au moment où un aventurier arménien sans le sou s’en aperçut et fit la plus grande opération de l’époque en cédant à une société anglaise des droits qu’il n’avait pas, mais que l’ignorance des musulmans lui a permis d’acquérir pour une bouchée de pain. Il en va de même pour la valeur sociale de l’idée.
Nous pouvons l’ignorer et nous l’ignorons effectivement, mais le colonialisme ne l’ignore pas, et il a disposé dans le monde tout un dispositif d’observatoires chargés uniquement de contrôler la circulation des idées… La société musulmane est pauvre en idées, alors que c’est la seule richesse qui compte ».Ayant lui-même été au centre de cette lutte, Bennabi a appris à en tenir compte, parfois jusqu’à l’obsession.
Le combat de l’ombre qu’il a mené contre l’administration coloniale entre 1931 et 1956 en Algérie et en France a forgé en lui une conscience méfiante : le monde, la vie, l’histoire, les faits, ont deux visages, deux dimensions, deux significations : l’une visible, apparente, officielle, l’autre invisible, immatérielle, occulte. Pour lui, rien n’est fortuit dans la vie des nations et des hommes, tout est calculé, voulu, provoqué. Le hasard et les coïncidences, il n’y croit presque pas, et écrit : « Tout détail faisant partie de la vie et du mouvement des idées fait partie nécessairement d’une chaîne, d’un ensemble d’éléments qui fixent dialectiquement sa signification et sa portée, comme la conséquence d’un élément qui le précède et la prémisse d’un élément qui le suit.
On ne peut les séparer que si l’on est atteint d’atomisme ».L’orientaliste français Louis Massignon était au siècle dernier l’un des maîtres de la lutte idéologique dans les pays d’Orient. Très tôt il a repéré l’activisme de Bennabi à l’époque où celui étudiait à Paris et dressé sur son chemin toutes les difficultés possibles pour contrarier sa carrière et son influence sur ses compatriotes.
Assumant ouvertement ce rôle, Massignon écrit dans « Opera minora » (« L’Occident devant l’Orient ») tome 1,1962 : « J’ai contribué à aider le colonialisme sur le plan intellectuel… Tant que mon pays maintiendra la primauté du culturel, je m’intéresserai activement à de telles demandes. Non pas par nationalisme secret, pour développer une influence politique périmée, par « expansion » de l’Occident, économiquement amorale, mais parce que je défends l’honneur de nos pères contre mes frères : la vocation internationale suprême de la France… Le phénomène de la colonisation ne se limite pas aux pays qui s’appellent officiellement « colonies »… La culture du colonisé existe, nous sommes obligés de la comprendre, même si nous voulons la remplacer»..
Si dans les pays musulmans l’idée n’a aucune valeur, de même que ses porteurs, dans les pays de haute civilisation les hommes d’idées, de pensée sont non seulement entourés d’égards, mais leurs dirigeants sollicitent leurs services, surtout en période de crise. Sans remonter à l’Algérien Fronton de Cirta qui fut l’éducateur de l’empereur Marc Aurèle, ou à Aristote qui enseigna Alexandre le Grand, on peut citer Toynbee qui était à l’origine professeur d’histoire grecque et byzantine à l’université de Londres.
Le gouvernement britannique l’a employé au cours des deux guerres mondiales en le désignant membre de la délégation britannique aux conférences de la Paix et l’a nommé directeur de l’Institut Royal des Affaires Internationales. De même que Bernard Lewis, un Anglo-Américain spécialiste du monde musulman, était régulièrement consulté par les plus hautes autorités américaines sur le dossier musulman.Kissinger, Brezinski, Huntington, Condoleeza Rice et beaucoup d’autres « conseillers du prince » sont venus du monde des idées, de la pensée, de l’université et non des écoles militaires ou des services de renseignement.
Louis Massignon, lui, était à cheval entre le renseignement et l’idée. L’idée est supérieure à la force, aux armes, au renseignement, et on a vu dans l’actualité récente combien de fois ceux-ci ont été pris au dépourvu ou neutralisés par l’ « idée ».
