L’islam n’a pas créé les civilisations qui ont concouru à sa prospérité et à son développement scientifique et technique à travers l’histoire (Assyriens, Mésopotamiens, Égyptiens, Hittites, Perses, Grecs, Juifs, Araméens, Chrétiens, Berbères, Indiens, Chinois, Occidentaux…). Elles étaient là des millénaires ou des siècles avant lui, et ont réalisé des prouesses fabuleuses dont il a tiré profit.
En gagnant l’esprit et le cœur de leurs habitants qui ont trouvé en lui un cadre moral et spirituel plus incitatif et performant que leurs anciennes croyances et schémas de vie, il les a exaltés et ils l’ont, en retour, honoré de leur intelligence et de leurs découvertes.
Il a été longtemps pour ces peuples divers un éveilleur, un stimulant, un catalyseur, un rassembleur dans les domaines spirituel, intellectuel, culturel, économique et politique. Comme le seront après lui les États-Unis d’Amérique pour des dizaines de millions d’êtres humains aux XIXe et XXe siècle : une terre de tolérance religieuse, de liberté d’entreprendre, d’égalité des chances, d’inventivité et de « melting-pot », y compris pour les musulmans qui y vivent par millions. Depuis, les musulmans ont passé plus de siècles dans la décadence et sous domination étrangère, que dans leur propre civilisation.
Ils continuent de raisonner, de vivre et de parler comme les musulmans du début de la décadence. Le décorum international a changé, mais l’homme et la culture sociale sont les mêmes.
L’abstrait est plus fort que le concret, la promesse plus attirante que la réalité, l’éternité est sacralisée et la temporalité méprisée.Le temps n’ayant aucune valeur pour eux, le lointain passé ne différant pas beaucoup du présent, la volonté de l’homme continue de s’annihiler devant le « Mektoub », rendant inutile la prévision, la planification et la projection dans le futur.
En dehors des changements dus à la technologie occidentale qui n’ont aucunement modifié leurs structures mentales et culturelles, ils rêvent de reconquérir l’Andalousie, Jérusalem ou Samarkand, mais pas leurs propres terres en les fertilisant, ni le futur ou l’espace.Ils ne sont pour rien dans la révolution agricole du XVIIIe et du XXe siècle ; pour rien dans la révolution industrielle du XIXe siècle ou de la révolution numérique et des nanosciences du XXIe.
Ils ont atterri en plein XXe siècle, ont été soulevés par les geysers de pétrole et se sont retrouvé à la tête de fortunes colossales sans avoir rien fait de notable ou d’utile pour gagner autant d’argent. Quand la manne sera épuisée, ils retourneront au sable sans grande peine, sans regrets, confiants en la Providence et résignés à ses revers.
Ils n’ont pas été exploités comme force de travail, conditionnés par le taylorisme, épuisés par les luttes syndicales ou les antagonismes de classe, socialisés pour être utiles les uns aux autres et, à partir de là, apprendre la valeur de la vie humaine. Ils n’ont jamais cherché à maîtriser la nature ou été poussés à découvrir de nouvelles techniques de travail et d’amélioration des rendements, car vivant de rien et n’espérant rien en dehors du Ciel.
Le bédouin est un homme libre, il rêve de plus haut, de plus loin que l’histoire et c’est pourquoi il ne la fait pas. Les défis naturels le laissent froid, il les regarde puis les contourne, allant chercher sa tranquillité ailleurs, là où il n’y a pas grand-chose à faire
. Il n’a cure du réchauffement climatique, des problèmes d’environnement, de la famine qui décime des peuples, il surveille la femme, les mœurs, l’habit conforme et cherche le diable dans chaque détail…
Il ne crée ni ne transforme, se contentant d’échanger ce qu’il a contre ce qu’il n’a pas, et s’il n’a rien, il se contentera du lait de chamelle. Il n’a pas besoin d’arts, de culture, de musique, de cinéma, la poésie du désert lui suffisant.
Son imagination est toute tendue vers les descriptions ensorcelantes du paradis, les fureurs terrifiantes de l’enfer, la crainte irrationnelle des djinns et l’attrait mystique des miracles. Il n’a pas de préoccupations géostratégiques en dehors de la jalousie et de la rivalité avec les autres, ses frères et ses coreligionnaires en particulier.
Rentiers du pétrole, rentiers de la religion…J’ai rendu hier un modeste et bref hommage sur ma page Facebook au célèbre chanteur marocain, Abdelhadi Belkhayat.
Quelle ne fut ma surprise de lire un commentaire libellé en arabe disant : « La dernière chose qu’il était devenu, c’était un muezzin. Si tu veux être juste dans tes propos, dis plutôt : « Honorez le muezzin », car il s’était repenti d’avoir été chanteur.
Il s’était engagé dans la voie religieuse et a laissé pousser la barbe qui dérange tout laïc haineux… » Je ne connaissais pas cette donnée, ni n’ai parlé de barbe dans mon hommage. Le raidissement mental de l’auteur de ce commentaire montre à quel point l’être humain et son existence ne sont envisagés que sous l’angle étroit et réducteur de la religiosité affichée.
Je ne devais pas honorer le défunt pour son art, son parcours, son apport culturel, mais parce qu’il « s’est repenti du chant » et laissé pousser une barbe qui, selon ses propres termes, dérangeait « tout laïc haineux ».
Tout ce qui a précédé — création, art, trajectoire humaine longue et riche — est aboli, amputé, vidé de son sens comme s’il n’avait jamais existé.
De cette manière, le temps est aboli, l’histoire effacée, et il ne reste de l’homme que sa dernière image conforme à celle que tolère l’esprit figé..
