Home ARTICLESAU PAYS DE LA CHÈVRE QUI VOLE…

AU PAYS DE LA CHÈVRE QUI VOLE…

by admin

Les hommes ont une vie, les nations une histoire. Les hommes naissent et meurent, les nations se forment et perdurent, renouvelées par les lois de la biologie et les idéaux sociaux qui les guident.

Quatre noms se détachent de l’histoire de l’Algérie représentant au XXe siècle le courant civilisateur : Abdelhamid Ben Badis, Ferhat Abbas, Aly al-Hammamy et Malek Bennabi. Ils pensaient qu’il fallait désindigéniser l’Algérien, l’éduquer avec les moyens disponibles, lui inculquer la notion de devoir avant celle de droit, l’édifier civiquement avant de lui parler d’indépendance.

Ce courant a été étouffé par le populisme et les surenchères qui ont abouti à la déstructuration de ce peuple sur tous les plans, faisant de lui une communauté se nourrissant de mythes et légendes et ne comprenant rien au mystère de son existence précaire et aléatoire. Depuis longtemps, une volonté est en action en Algérie dont le but inavoué mais résolu est de détruire par toutes les voies et tous les moyens ses valeurs morales.

Il s’agit de montrer et de démontrer subtilement, sans le dire et au besoin en le niant, que la rationalité, la compétence, l’intelligence, la bonne éducation, l’honnêteté et la décence, ces valeurs qui gardent à l’Algérien un tant soit peu de dignité et donnent son sens au mot « patriotisme », ne paient pas, qu’elles n’ont pas payé dans le passé et qu’elles ne paieront pas à l’avenir, qu’il faut prendre exemple sur les valets, les voleurs et les voyous si l’on veut réussir, se hisser haut dans l’échelle sociale et économique ou tout simplement survivre, garder son grade, son poste, son boulot, son gagne-pain…

Cette volonté destructrice ne s’appuie pas que sur l’appât du gain ou les mauvais penchants, elle encourage aussi un mouvement de religiosité dévoyée en charlatanisme pour achever d’enfermer les Algériens dans un choix perdant-perdant : vivre en canailles ou en faux dévots. Les valeurs morales ayant maintenu à flot l’Algérien par temps de péril, il faut les lui ôter par l’encanaillement et le charlatanisme pour qu’il n’ait plus avec quoi se défendre et se reconstruire.

Le colonialisme ne soutenait-il pas le maraboutisme ?Jusqu’aux années quatre-vingt, l’Algérien considérait les habitudes de vie policées contractées pendant la cohabitation forcée avec les Français comme des produits de sa propre culture.

Elles n’existent presque plus, disparues avec la mort des générations qui les ont portées ou sont tombées en désuétude. D’autres habitudes de vie, sèches, rêches, revêches et antisociales les ont remplacées avec la certitude qu’on a rétabli la personnalité algérienne et les valeurs authentiques de l’islam.

Pour qui ne le sait pas, la chèvre qui vole est une parabole drolatique par laquelle les Algériens expriment l’idée que tout peut arriver chez eux, y compris l’absurde. Une chèvre chevrote, gambade, divague, mais ne saurait voler à l’image d’un volatile.

Je ne connais pas d’équivalent à cette parabole dans le fonds de sagesse populaire des autres nations, et présume que c’est parce qu’elles n’ont pas été confrontées au cas de figure qui lui a donné naissance en Algérie on ne sait quand ni à quel propos.

Non pas qu’une chèvre y ait réellement volé un jour, mais parce qu’une disposition de notre « inconscient archaïque » est prête à le faire admettre à tout moment. Cette disposition n’est pas récente, propre à une région ou liée à une époque, on la retrouve partout avec quelques nuances dans la formulation ; elle sévit depuis que l’Algérien est Algérien et semble promise à plus d’avenir que n’importe quelle autre distinction faisant notre originalité parmi le genre humain.

Avant de découvrir cette expression qui sert à justifier l’injustifiable quand on est à court d’arguments, s’exclamant alors « C’est une chèvre, même si elle se met à voler ! », j’avais déjà été saisi d’étonnement en entendant dans les années soixante le chef de l’État nous révéler dans un discours public que nous étions un « peuple à la tête dure ».

A l’instant où il le disait, ses sourcils se fronçaient et ses yeux désorbitaient comme pour prévenir qu’il n’hésiterait pas à fusiller quiconque mettrait en doute la présence de cette haute qualité chez l’Algérien. Ça allait devenir une idée fixe chez Boumediène, une marotte.

Mais s’il s’était avisé de consulter le Larousse pour s’informer sur la définition du mot « marotte », il aurait lu : « Sceptre surmonté d’une tête grotesque coiffée d’un capuchon garni de grelots, attributs de la folie ».J’étais sidéré d’entendre proclamer à ce niveau d’exemple et de responsabilité que la vertu suprême du peuple algérien était d’avoir la « tête dure », qualificatif caractérisant l’entêtement, l’esprit borné, et évoqué plus volontiers à propos de l’âne que de l’homme.

C’est ce qui m’a inspiré l’écriture de l’article intitulé « Le Khéchinisme » en octobre 1979 dans lequel je me révoltais contre le nihilisme charrié par cette expression car on doit être fier d’une qualité, jamais d’un défaut.

You may also like

Leave a Comment