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LE PEUPLE ET L’ARMEE FACE A FACE : QU’EN SORTIRA-T-IL ?‎

by admin

‎ Depuis l’indépendance il s’est toujours trouvé une interface entre le pouvoir réel détenu par le ‎commandement militaire et un peuple ignorant les droits politiques que la Constitution lui confère, ‎donnant l’un et l’autre l’illusion que l’Algérie était une république et une démocratie comme les ‎autres.

Ce rôle a été assuré par des présidents issus de l’armée ou cooptés par elle et des structures ‎politiques d’apparat : FLN, parti unique de 1962 à 1989, et multipartisme de façade au-delà.‎

Tous les chefs d’Etat algériens entre 1962 à 2019 ont été ramenés par le commandement militaire et ‎ont quitté le pouvoir sous sa contrainte : Ben Bella, Chadli, Zéroual et Bouteflika ont totalisé quarante-‎deux ans au pouvoir sur les cinquante-neuf que compte l’indépendance avant de le quitter.

Un seul a ‎échappé à cette loi des séries, Boumediene, parce qu’il est l’initiateur de cette pratique. Lui n’a pas été ‎ramené par l’armée, c’est lui qui a fondé l’armée des frontières qui a renversé le GPRA en 1962 et pris ‎le pouvoir par la force. Le pouvoir réel et le pouvoir apparent ne se sont réunis que sous son règne qui ‎a duré treize ans.

Boudiaf, qui a été ramené du Maroc par les généraux, a été assassiné en public par un militaire après ‎cinq mois et demi d’exercice du pouvoir. Quant à Tebboune qui cumule les inconvénients d’avoir été ‎mal élu, d’avoir perdu le parrain qui l’a imposé et d’être sévèrement diminué en termes de santé, il a ‎déjà signé le registre des arrivées mais nul ne sait quand et comment il partira, lui qui présente tous les ‎signes du maillon le plus faible depuis 1962.‎

L’armée n’était pas que dans les casernes, elle était partout, encadrant le pays, surveillant ses ‎frontières et ses accès, gérant les nominations dans l’ensemble des institutions depuis le président de ‎la République jusqu’au plus petit responsable communal, contrôlant la société dans toutes ses ‎expressions et ramifications, infiltrant médias, associations et partis politiques et se substituant au ‎corps électoral en manipulant dans le sens qu’elle veut les résultats des élections de toute sorte pour ‎maintenir sa mainmise sur le pays, ses ressources et ses acteurs.

Des services de sécurité pléthoriques ‎‎- gendarmerie, police et services de renseignement – se partageaient ces tâches tentaculaires.‎

Officiellement l’armée n’avait plus le droit de s’occuper de politique à partir de 1989, mais elle trouva ‎dans l’apparition du terrorisme islamiste le prétexte à un renforcement hors normes, hors contrôle et ‎sans limite de ces activités et d’autres.‎

En février 2019 un soulèvement populaire sans précédent dans l’histoire du pays marqua l’éveil du ‎peuple et son entrée dans l’arène politique pour réclamer ses droits souverains, cassant habitudes de ‎pensée et codes en vigueur à la surprise générale.

Un conflit d’intérêts apparût entre le ‎commandement militaire et la dernière interface en date exercée par Bouteflika. ‎Devant la détermination populaire, le commandement militaire se trouva forcé de lâcher le pouvoir civil ‎de façade construit sur le clientélisme et une corruption sans équivalent dans le monde après l’avoir ‎protégé pendant vingt ans.

Dans la foulée, quelques-uns des visages les plus honnis du Bouteflikisme ‎furent jetés en pâture au peuple avec l’arrière-pensée d’éponger sa rancœur et de gagner sa ‎sympathie. ‎

Pendant plusieurs semaines le vent de l’histoire souffla dans les voiles d’une conscience citoyenne ‎fraîchement acquise et exaltée par l’idéalisme révolutionnaire avant de commencer à s’essouffler par ‎suite de la propagation foudroyante d’un virus inconnu qui figea le monde et suspendit le cours ‎prometteur de l’histoire en Algérie.

Les rangs du magnifique et pacifique « Hirak » qui avait soulevé l’admiration du monde se ‎clairsemèrent d’une semaine à l’autre avant de s’étioler.

Devant ce péril imminent l’inspiration se tarit, ‎les voix se turent, entravées par les bâillons en forme de masques de protection, et le rêve porté ‎pendant plusieurs mois d’affilée par des dizaines de millions d’hommes et de femmes de toutes les ‎régions et de tout âge resta en suspens, inachevé, inassouvi.

Sauvé miraculeusement par ce coup de main du sort, le pouvoir saisit l’occasion pour concocter à la ‎hâte une formule de « sortie de crise » qui ne devait pas survivre au chef de l’armée qui l’avait ‎imposée à la hussarde, ramenant le pays au cauchemar de la période précédant le « Hirak » : ‎un président malade occupant un emploi fictif et absent du pays pendant des mois, une nouvelle ‎Constitution rejetée par 80% du corps électoral, une incurie gouvernementale jamais vue auparavant, ‎une paralysie des institutions et une faillite économique aggravée d’une déroute monétaire.‎

Voilà dans quel état d’esprit le peuple frustré de sa victoire en 2019 s’interroge sur ce qu’il convient de ‎faire le 22 février prochain, date du deuxième anniversaire de son soulèvement en vue d’entrer en ‎possession de son droit de propriétaire de la souveraineté nationale que lui reconnaissent les ‎constitutions algériennes successives depuis 1963 mais que l’armée exerça à sa place sans son ‎consentement. ‎

Révoltés par les proportions ahurissantes atteintes par la corruption civile et militaire, poussés au ‎désespoir par le rejet de leurs demandes par un pouvoir méprisant et menaçant, révulsés par la ‎répression aveugle et la condamnation expéditive et outrancières des manifestants, de larges pans du ‎peuple piaffent d’impatience de renouer avec les marches « millionnaires » et les chants patriotiques ‎honorant les martyrs et stigmatisant les généraux.

Le slogan de fraternisation des premiers mois entre ‎le peuple et l’armée (« Djich, chaab, khawa-Khawa ! ») s’est éclipsé, cédant la place à un slogan signant ‎la rupture entre les deux entités (« Les généraux à la poubelle ! »).‎

Mais il n’y a pas que le risque d’une relance du « Hirak » le 21 février prochain, il y a le reste, les jours, ‎les semaines et les mois suivants, l’après Corona, la méga et inévitable explosion sociale conséquente à ‎une détérioration généralisée du pouvoir d’achat des gens.‎

Le danger est qu’à ce moment-là il n’y aura rien entre un pouvoir militaire qui ne s’était jamais affiché ‎comme tel, assumant pour la première fois ouvertement son tutorat sur les institutions civiles, et un ‎peuple décidé à faire aboutir ses revendications politiques et socio-économiques sous le sceau de ‎l’urgence. ‎

Tout peut arriver, surtout si le pouvoir continue sa fuite en avant en décidant d’ajouter à un président ‎mal élu et malade et à une constitution rejetée par les quatre-cinquièmes du corps électoral, un ‎parlement croupion.‎

Si le pouvoir continue de se comporter comme il le fait, accumulant mauvaises solutions et mauvaises ‎manières, et si le « Hirak », dépourvu d’une vision d’avenir, d’une organisation efficiente et d’une ‎feuille de route pragmatique, continue de ressembler à un ensemble chorégraphique soucieux de la ‎rime de ses slogans plus que de leur réalisme, alors la partie sera perdue pour tous.

L’image qui convient pour illustrer la situation est celle d’un homme se préparant à marcher sur une ‎corde raide tendue entre deux extrémités au-dessus d’un abime, sachant qu’il a plus de chances de ‎tomber dans le vide que de franchir avec succès la vertigineuse distance. ‎

10 Février 2021
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